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L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise

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Publié par dans Politique ·

L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise, par Dominique Strauss-Kahn

Par  Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l’Économie et des Finances,  ancien directeur-général du Fonds Monétaire International



Cet important article a été rédigé par Dominique Strauss-Kahn, ancien patron du FMI, pour l’influente revue Politique Internationale  qui le publiera dans son prochain numéro (numéro de printemps). Nous  remercions particulièrement Patrick Wajsman qui autorise sa diffusion et  Dominique Strauss-Kahn qui l’accepte au profit des lecteurs du blog du  Club des juristes.

La crise sanitaire que nous vivons est différente de toutes celles  que les générations précédentes ont pu connaître. Les convocations de la  grande peste noire de 1348 ou de la grippe espagnole de 1918-1919 sont  intéressantes en ce qu’elles nous permettent de repenser les  conséquences des pandémies. Mais elles ne disent rien, pour autant, de  la capacité de résilience d’une société dont l’économie est mondialement  intégrée, et qui avait perdu presque toute mémoire du risque  infectieux.
Si la crise actuelle est de prime abord différente, ce serait par la  vitesse de propagation de cette maladie. Trois mois après le début de la  crise sanitaire, près de la moitié de la population de la planète est  appelée au confinement. Même si la contagiosité du virus a  vraisemblablement joué un rôle dans ce basculement, du stade épidémique à  celui de pandémie, la mondialisation marquée par l’accélération de la  circulation des personnes est au cœur du processus de propagation (1).  Le délai de réaction des pays développés, dont les systèmes de santé ont  été rapidement submergés, doit sans doute être également incriminé. Il  atteste d’un défaut de prévoyance et d’une confiance – infondée – dans  la capacité des systèmes sanitaires à protéger massivement leur  population tout en s’approvisionnant en matériel de protection et en  tests de dépistage au fil de l’eau, auprès de fournisseurs étrangers,  majoritairement chinois. Sans doute ceci n’était-il pas fatal. Taïwan,  forte de ses expériences lors d’épidémies antérieures, disposait  d’équipements de protection en quantité (2), de capacités de production  de ceux-ci et d’un département dédié à la gestion des maladies  infectieuses capable, notamment, de déployer rapidement des applicatifs  de gestion et de partage de données sur les patients infectés. Il est,  sans doute, normal qu’un système de soins ne soit pas fait pour traiter  une demande brutale et temporaire. Mais, dans ce cas, il importe qu’il  soit réactif, c’est-à-dire capable de réorienter son offre et de  mobiliser des réserves prédéfinies et recensées. Cette agilité, il  semblerait bien qu’elle nous ait fait défaut.
L’autre différence structurelle entre cette crise sanitaire et les  crises antérieures tient à son ampleur. Nombreux sont ceux qui ont, dans  un premier temps, tenté de relativiser la gravité de la situation en  rappelant le nombre de morts dû à la grippe saisonnière, aux épidémies  de VIH et d’Ebola, voire aux conséquences sanitaires des pratiques  addictives telles que l’alcool ou le tabac. Outre que l’on ne connaîtra  les conséquences létales du Covid-19 que lorsqu’on aura jugulé sa  transmission, avancer ce type d’argument revient à faire fi du caractère  global et absolu de cette pandémie. Global dans la mesure où aucune  aire géographique n’est plus épargnée et parce que la pandémie vient  croiser une démographie mondiale qui est sans comparaison avec celle de  1919 : le simple nombre d’individus appelés à rester à domicile est  aujourd’hui deux fois plus important que la population mondiale totale  lors de l’épisode de grippe espagnole. Absolu, car il est évident  qu’aucun individu ne peut se considérer comme étant à l’abri du risque  de contamination.
Et c’est cette dernière spécificité de la crise sanitaire qui la  distingue de tous les épisodes antérieurs : son caractère hautement  symbolique heurte et choque une population mondiale qui avait presque  oublié le risque infectieux. En cela, elle porte atteinte au confort  douillet dans lequel les pays économiquement développés se sont  progressivement lovés. La mort n’était pas seulement devenue lointaine  en raison de l’augmentation de l’espérance de vie, elle était aussi  devenue intolérable comme en témoignent les réticences à engager des  troupes au sol dans la plupart des conflits récents. La « valeur » de la  vie humaine a considérablement augmenté dans l’inconscient collectif  des pays les plus riches. Or aujourd’hui, nous reprenons conscience de  la précarité de l’être. Cette crise de l’être aura certainement des  conséquences considérables qu’il est peut-être trop tôt pour aborder  ici, mais elle est aussi révélatrice d’une crise de l’avoir et d’une  crise du pouvoir dont l’analyse est nécessaire pour guider les décisions  à prendre.
Une crise de l’avoir
Des crises économiques, nous en avons connues. Mais celle-ci est  différente. Cette récession ne ressemble que très partiellement à celles  que nous avons connues parce qu’elle mêle un choc sur l’offre et un  autre sur la demande.
Un choc sur l’offre et un choc sur la demande
Nous pouvons difficilement éviter les conséquences en termes  d’emplois du choc sur l’offre. Celui-ci résulte des consignes de  confinement qui, par défaut, se sont révélées indispensables du point de  vue sanitaire. Avec une partie de la force de travail confinée pour une  durée indéfinie, il est inévitable que la production chute. Des  entreprises vont réduire leur effectif d’autres vont fermer. Ces  emplois-là sont perdus, sans doute pour assez longtemps. C’est ce qui se  passe en cas de catastrophe naturelle, mais elles ne touchent  généralement qu’une partie de l’économie.
Certaines de ces entreprises seront peut-être sauvées par l’État. Et  le recours à des « nationalisations temporaires », que je ne concevais  que pour des raisons peu fréquentes d’indépendance nationale (3), peut  en sauver certaines mais pas toutes.
Le choc sur la demande a évidemment plusieurs causes qui se cumulent.  Les revenus d’une partie de la population qui s’évanouissent, les  consommations jugées non indispensables qui sont reportées, celles qui  sont rendues impossibles par le confinement, et, comme « mes dépenses  sont vos revenus » la demande faiblit encore. C’est le cycle bien connu  de la récession.
A cela s’ajoute la fonte des actifs financiers. Dans une récession  classique, la gestion la plus sage des actifs financiers consiste à  attendre le retour à la normale si on n’est pas obligé de vendre pour  une raison ou une autre. Ici, le retour à la normale ne se fera pas  comme avant. Certains actifs financiers vont tomber à zéro parce que les  entreprises qu’ils représentent vont fermer dans des proportions plus  grandes que dans les crises précédentes. Cette fonte des actifs  financiers renvoie à des comportements de précaution qui dépriment  encore plus la demande globale. Ce « risque de ruine » de certains  épargnants avait largement disparu depuis la Grande Crise, le voilà de  retour.
C’est cette simultanéité des chocs d’offre et de demande qui rend la situation présente si exceptionnelle et si dangereuse.
À court terme, les pertes sont inévitables
Aux États-Unis, il n’aura fallu que quinze jours pour que près de 10  millions d’Américains se retrouvent au chômage. En Europe, 900 000  Espagnols ont déjà perdu leur emploi. En France, l’INSEE estime qu’un  mois de confinement devrait nous coûter 3 points de PIB. Nul n’est  épargné. Et à en croire le FMI, : « Nous n’avons jamais vu l’économie  mondiale s’arrêter net. C’est bien pire que la crise de 2008 ». Ces  chiffres terribles conduisent certains à adopter une grille de lecture  martiale de notre crise. Les gouvernements, les Nations Unies, le FMI,  tous parlent d’une « guerre » contre le Covid-19. Pour autant, un  conflit armé ne semble pas nécessairement refléter la nature de la  paralysie économique qui nous frappe. Plus qu’une destruction de  capital, c’est une évaporation des savoirs, notamment ceux nichés dans  les entreprises qui feront nécessairement faillite, qui est à redouter.  Plus qu’une redirection de la production vers une économie de guerre, on  assiste à un coma organisé et à un délitement subi mais sans doute  durable des chaînes d’approvisionnement.
Pour les pays les plus fragiles, la pandémie s’annonce  catastrophique. Un certain nombre d’exportateurs de matières premières,  et au premier plan les producteurs de pétrole, entrent dans la crise  avec un niveau insuffisant de réserves en devises. Le prix du baril est  passé sous les 20 dollars, et celui du cuivre, du cacao et de l’huile de  palme s’est effondré depuis le début de l’année. Pour les pays  bénéficiant largement d’envois de fonds depuis l’étranger (4), 2020  pourrait voir la consommation et l’investissement se contracter  violemment. Quant aux destinations touristiques, celles-ci devront  survivre à un arrêt quasi-total de l’activité économique en première  partie d’année (5).
Ce revers économique risque de replonger des millions de personnes de  la « classe moyenne émergente » vers l’extrême pauvreté. Or, plus de  pauvreté, c’est aussi plus de morts. Les pays africains sont plus  jeunes, mais aussi plus fragiles, avec des taux de malnutrition, ou  encore d’infection HIV, ou de tuberculose les plus élevés au monde, ce  qui pourrait rendre le coronavirus encore plus létal. De plus, là où les  pays développés peuvent adopter des mesures de confinement drastiques,  cela est souvent impossible dans des contextes de bidonvilles urbains  surpeuplés, où l’eau courante est difficilement accessible et où  s’arrêter de travailler ou d’aller au marché pour acheter des denrées  n’est pas une option. L’expérience d’Ebola a montré que la fermeture des  écoles – adoptée par 180 pays dans le monde – se traduit souvent par un  abandon définitif de la scolarité, des grossesses non voulues, et une  éducation sacrifiée pour une génération d’élèves
Pourrait-on éviter ces conséquences dramatiques ? Sans doute pas  totalement, mais certainement en partie si nous sommes capables d’éviter  les effets cumulatifs de la récession en combattant l’affaissement de  la courbe de demande globale.
Les limites de l’action monétaire
La riposte a commencé et les banques centrales jouent leur rôle en  inondant le marché de liquidités. Contrairement à la crise de 2008, ces  dernières se sont montrées particulièrement rapides et coordonnées. Dès  le 3 mars, la FED a baissé ses taux de 50 points de base, suivie par la  banque d’Angleterre les 11 et 19 mars. Le 15 mars, les taux de la FED  tombent à zéro. Dans le même temps, les interventions  non-conventionnelles se déploient en reprenant les instruments  développés depuis 2008. Le 18 mars, la BCE annonce un programme  d’acquisition de titres pour une enveloppe totale de 750 milliards  d’euros. La coordination des banques centrales, sous le leadership de la  FED, tranche avec la réponse décousue de la Maison Blanche. Le 15 mars,  la Fed a étendu ses « swaps » à neuf nouveaux pays confrontés à une  évaporation du dollar avant d’ouvrir une facilité « repo » aux banques  centrales souhaitant troquer leurs obligations du Trésor américain  contre des dollars (6).
Mais ceci n’atteindra que par ricochet les économies émergentes qui  ne disposent pas d’une banque centrale susceptible de remplir ce rôle.  En revanche, il est possible d’utiliser un mécanisme qui a déjà fait  preuve de son efficacité dans la crise financière mondiale : les Droits  de Tirage Spéciaux (7) du FMI. Rien n’empêche de les réactiver ; rien,  sauf l’allergie américaine à tout ce qui ressemble à une action  multilatérale, allergie que la tiédeur des Européens n’aide pas à  contrebalancer (8). Allègement des dettes des pays à bas revenus et  émission massive de DTS sont aujourd’hui un passage obligé pour  contribuer à éviter une catastrophe économique dont les conséquences  rejailliront au-delà des rives de la Méditerranée.
Avant la crise actuelle, l’Europe avait déjà le plus grand mal à  gérer l’afflux de quelques centaines de milliers de migrants se pressant  à ses portes. Qu’en sera-t-il lorsque, poussés par l’effondrement de  leurs économies nationales, ils seront des millions à tenter de forcer  le passage. Même si cela peut sembler éloigné de l’urgence présente,  même si les opinions publiques ont d’autres soucis à faire valoir, il  est du devoir des gouvernants de prévoir les crises après la crise. Pour  les Européens, faire bloc pour étendre l’efficacité des mesures  monétaires qu’ils prennent pour eux-mêmes aux pays émergents à commencer  par l’Afrique est une nécessité absolue.
Toutefois, l’action monétaire a ses limites et, comme c’est le cas  pour toute catastrophe naturelle, les soutiens budgétaires doivent être  mobilisés. Ils le sont en partie et les mécanismes de soutien comme  l’extension du chômage partiel en France vont dans le bon sens. Mais ils  sont insuffisants face à l’ampleur du choc. On ne peut soutenir l’offre  en ne finançant que l’offre et c’est sans doute la plus grande  faiblesse du plan de soutien initial proposé par Trump (9). Par  ailleurs, si en 2009 la Chine avait engagé un plan de relance titanesque  pour soutenir son économie et tirer la croissance mondiale, le pays  semble pour l’instant plus frileux. Il est vrai que la marge de manœuvre  chinoise est aujourd’hui plus faible : la croissance a fléchi et la  dette totale du pays, publique et privée, dépasse 300% du PIB, contre  170% avant la crise des « subprimes ». Si bien que les mesures annoncées  par Pékin ne dépassent pas pour le moment 1,2% du PIB.
Bien entendu, une partie de ce soutien finira en hausse des prix.  Quand l’offre est contrainte par le confinement, la capacité de  production est obligatoirement limitée. Mais cette pression à la hausse  des prix, outre qu’elle ne sera pas malvenue par ailleurs, constituera  un soutien à l’appareil productif aussi efficace que les mesures  financières qui lui seront proposées.
C’est ce que montre le graphique I. Dans cette présentation classique  des courbes d’offre et de demande globale avec un choc sur la demande  sans doute plus fort que celui sur l’offre, on voit comment une partie  des pertes de production est impossible à éviter à court terme mais  aussi comment les dégâts peuvent être limités par une politique  appropriée sur la demande. En outre, le risque de ne rien faire peut  considérablement aggraver la situation. La baisse de la demande, non  compensée par des mesures de soutien, va créer un deuxième choc sur  l’offre et ainsi de suite. La spirale déflationniste est alors en marche  avec ses conséquences funestes.
Forcément, ces mesures de soutien de la demande ne joueront à plein  que lorsque le confinement sera progressivement levé, permettant à la  production de repartir. Mais il faut qu’elles soient à l’œuvre tout de  suite, d’une part pour être en place le moment venu, d’autre part pour  combattre l’angoisse des consommateurs qui ne peut que les pousser à  thésauriser ce qui est l’inverse de ce qui est souhaitable.
A moyen et long terme, les cartes sont rebattues
a/ La mondialisation des échanges s’est évidemment accompagnée d’une  nouvelle division internationale de la production. La faiblesse relative  du coût du travail dans les économies émergentes combinée au  développement des moyens de communication a été à l’origine d’une  croissance sans précédent du commerce international. Ceci concerne à peu  près tous les secteurs à commencer par l’automobile et l’électronique.
C’est cette division internationale du travail qui est en cause  aujourd’hui. La critique n’est pas nouvelle et la crise sanitaire agit  surtout comme un révélateur. Les détracteurs ont été nombreux.
Pour les uns, considérés comme des idéalistes, c’était l’absurdité  écologique de faire transiter vingt fois des marchandises d’un bout à  l’autre de la planète qui était en cause, en particulier pour les  chaînes de valeur alimentaires. Pour les autres, considérés comme des  doctrinaires, c’était la dénonciation d’un système permettant aux  habitants des pays riches de continuer à profiter de la rente coloniale.  La mondialisation « stade suprême du capitalisme » en quelque sorte.  Pour d’autres enfin, considérés comme pessimistes, c’est la sécurité des  approvisionnements qui était visée. On pense ici évidemment à la  sécurité sanitaire ; 90% de la pénicilline consommée dans le monde est  produite en Chine. C’est aussi le cas avec les terres rares dont la  Chine détient de facto un monopole de production alors même qu’il s’agit  de composants essentiels à l’ensemble de l’industrie électronique et de  communication.
Tous avaient partiellement raison et il est fort probable que la  crise conduise à des formes de relocalisation de la production,  régionales sinon nationales.
La mondialisation qui est en cause n’est pas l’ouverture sur le monde  ni la conscience d’une humanité planétaire, celle-ci progresse  lentement depuis longtemps, c’est ce que qu’Hubert Védrine appelle  l’américano-globalisation de ces dernières décennies : « Celle qui a  débuté dans l’après-guerre, qui s’est accélérée avec la réorientation de  la Chine vers le marché par Deng en 1979, puis avec le duo  Thatcher-Reagan au début des années 1980 et la dérèglementation  financière sous l’influence de l’École de Chicago, et qui s’est enfin  généralisée dans les années qui ont suivi la disparition de l’URSS fin  1991, disparition que les Occidentaux ont interprétée – à tort ! – comme  la fin de l’histoire. (10) »
Cette mondialisation n’a pas fait que des perdants. Les salariés des  pays émergents travaillant dans des secteurs exportateurs (et par  ricochet les autres) ont évidemment bénéficié d’une élévation de leur  niveau de vie liée à des salaires plus élevés. Quant au consommateur des  pays développés, il n’a pas longtemps hésité à se tourner vers ces  produits importés pour bénéficier de la rente qu’ils portaient en eux.  Et ce dernier ne renoncera pas aisément à une part significative de son  pouvoir d’achat.
La relocalisation d’une partie de la production aura un coût mais la crise que nous vivons peut suffire à en faire la pédagogie.
b/ Au-delà des formes que prendra la mondialisation, la crise peut  permettre aux économies développées de sortir de l’impasse dans laquelle  la croissance économique s’est perdue.
Le débat est bien connu qui a été relancé par Larry Summers en 2014  (11). Reprenant le terme introduit par Hansen en 1939, il décrit un  retour à la stagnation séculaire qui avait nourri tant de débats après  la crise de 1929 : il s’agit d’un équilibre de sous-emploi dont les  économies n’arrivent pas à sortir à cause d’un taux d’intérêt faible  associé à une inflation quasi inexistante sur les marchés de biens et  services quand le prix des actifs financiers est au contraire en hausse  sensible. Le progrès technique dégage peu de nouveaux produits, les  innovations entraînent surtout des économies de capital,  l’investissement fléchit et il est impossible de le relancer parce que  les taux d’intérêt sont déjà à zéro. L’épargne est alors surabondante.  Elle ralentit la croissance économique faute d’un investissement public  significatif limité par un endettement jugé déjà excessif au regard de  ratios dette/PIB considérés comme insoutenables. Au cours des dernières  décennies, l’ingénierie financière a soldé l’équation tout en provoquant  des crises financières récurrentes qui masquent la réalité de  l’économie réelle.
Face à cette situation de stagnation que connaissaient peu ou prou  les économies développées, la crise économique, détruisant du capital,  peut fournir une voie de sortie. Les opportunités d’investissement  créées par l’effondrement d’une partie de l’appareil de production,  comme l’effet sur les prix de mesures de soutien, peuvent relancer le  processus de destruction créatrice décrit par Schumpeter. Son  entrepreneur gagnerait alors sur le terrain la bataille théorique qu’il  avait engagée, il y a longtemps, aussi bien contre les stagnationnistes  optimistes comme Keynes que pessimistes comme Marx.
C’est ce renouveau de l’offre rendu possible par un choc aussi  violent qui justifie les mesures prises par les gouvernements en faveur  du secteur productif. Elles seront dérisoires sans mesures de court  terme sur la demande, mais indispensables à la reconstruction de  l’appareil de production.
c/ Un autre élément doit retenir l’attention : celui des inégalités.
Au niveau national, certaines professions peuvent travailler – au  moins en partie – à domicile, pour d’autres c’est beaucoup plus  difficile voire impossible. Mais ceci ne touche pas de la même façon les  différentes parties de la population. Le graphique II (12) qui concerne  les États-Unis, illustre cette situation qui justifie un soutien  accentué des salariés les moins qualifiés.
Au niveau international, l’accent a beaucoup été mis ces dernières  années sur le fait que si la crise des « subprimes » avait eu pour  conséquence une considérable augmentation des inégalités entre  individus, en revanche les inégalités entre pays, elles, diminuaient  régulièrement. La crise actuelle risque de remettre totalement en cause  ce constat. À court terme, en raison des conséquences possibles, et même  malheureusement probables, de la crise sur les économies de nombres de  pays à bas revenus. À moyen terme, parce que la relocalisation de  certaines activités, qui a une grande probabilité de se réaliser, se  fera à leurs dépens. C’est ce qui rend encore plus indispensable le  soutien de ces économies qui a déjà été évoqué.
d/ L’avenir économique, difficile dans tous les cas, est largement entre nos mains.
Les gouvernements ont déjà commencé à agir comme le montre le  graphique II (13). Mais ce graphique fait apparaître plusieurs  faiblesses.
D’abord, l’ampleur très différente des stimuli déjà décidés (en  rouge). Ensuite, la part prépondérante prise par les garanties  d’emprunt, ce qui est certes utile, mais ne concerne que très  indirectement le soutien à la demande des plus démunis. Enfin, l’absence  de coordination dans la réponse alors que ce qui avait fait le succès  de la relance de 2009 c’est qu’elle avait été largement coordonnée entre  les principaux acteurs (14).
L’Union européenne a la possibilité, et pour moi le devoir, de  fournir des éléments de réponse mais la mollesse du Conseil européen du  26 mars dernier et la pantomime de l’Eurogroupe ne poussent pas à  l’optimisme. Le point principal est celui de la mutualisation budgétaire  entre les États membres pour pouvoir mener une action significative  (15).
Trois instruments sont en cours de discussion au sein de l’Eurogroupe :
  • un soutien de l’ordre de 100 milliards d’euros aux mécanismes de chômage partiel ;
  • un mandat plus vigoureux donné à la BEI qui peut prêter ou garantir des prêts ;
  • une adaptation à la situation présente du Mécanisme Européen de Stabilité (16).
Mais, chacune de ces options passe à côté du sujet central qui est  celui d’une réponse budgétaire mutualisée afin de ne pas mettre en péril  la soutenabilité de la dette des pays les plus fragiles. Évidemment,  tout ceci renvoie au débat sur la création des coronabonds et, plus  généralement, sur la capacité d’emprunt de l’Union dont l’absence se  fait aujourd’hui cruellement sentir. C’est également un enjeu politique :  la BCE ne pourra pas longtemps mutualiser les dettes par le truchement  des opérations de marché sans qu’un soutien politique explicite se  manifeste.
Deux voies sont envisageables. La première serait une demande  explicite des États de monétiser le surplus de dettes ; mais c’est une  remise en cause de l’indépendance de la banque centrale. La seconde est  d’avancer avec ceux qui le veulent pour émettre conjointement de la  dette nouvelle afin de financer à la fois les coûts de la réponse  sanitaire immédiate, de la solidarité internationale qui sera nécessaire  notamment envers l’Afrique et enfin un plan de relance massif une fois  l’urgence sanitaire passée. Le choix s’énonce donc simplement, il faut  rompre l’un ou l’autre de ces deux tabous : l’indépendance de la banque  centrale ou l’unanimité des États membres.
Car ce qu’il nous faut dès maintenant, ce sont :
  • des plans de soutien de la demande de l’ordre de grandeur de la  perte de production (plusieurs points de PIB pour 2020 seulement).  Ceux-ci doivent reposer, pour les ménages comme pour les entreprises,  sur de véritables soutiens à leur liquidité par des mesures fiscales et  budgétaires ;
  • une coordination de ces politiques avec les actions menées par les banques centrales en matière monétaire ;
  • un instrument de mobilisation de ressources budgétaires et  d’endettement commun en Europe. Sans mutualisation, la réponse  budgétaire sera insuffisante ;
  • une action concertée au niveau international incluant l’extension de cette liquidité au-delà des pays développés.
Une crise du pouvoir
C’est peut-être celle qui est la plus inquiétante. Crise de la  souveraineté, elle tient à l’autonomie des États dans un monde où les  institutions multilatérales peinent à organiser les prises de décisions  nécessaires à l’échelle globale. Crise de la représentation, elle touche  aussi à l’exercice du pouvoir, à la garantie des libertés publiques et à  la légitimité des autorités, en particulier dans les démocraties. Mais  ce n’est pas la crise sanitaire et l’épidémie du Covid-19 qui créent ces  crises. Elles ne font que révéler des faiblesses déjà largement  existantes.
La crise jette une lumière crue sur la relativité de notre souveraineté.
Elle met en évidence une dépendance technologique que, par ignorance  ou par fierté nationale, nous avons tendance à sous-estimer.
Ceci vaut évidemment dans le domaine sanitaire. Nous constatons,  éberlués, qu’une bonne part de nos approvisionnements en médicaments  dépend de la Chine. En laissant ce pays devenir « l’usine du monde »  n’avons-nous pas renoncé dans des domaines essentiels à garantir notre  sécurité ?
Les signes alarmants existent au sein même d’un ensemble très intégré  comme l’Union européenne. La pénurie de curare nécessaire à  l’intubation des personnes en état grave semble en partie due à  l’origine italienne et espagnole des ingrédients. On voit bien, dans  l’Union, que cette situation peut trouver des solutions à l’avenir.  C’est moins simple lorsqu’il s’agit de matériels incluant des  technologies avancées où la dépendance vis-à-vis des États-Unis apparaît  manifeste.
Mais cette dépendance sanitaire renvoie à une dépendance  technologique plus vaste. L’opinion est avertie, mais peut-être  négligente, de la faible sécurité des communications et en particulier  des smartphones. Que sait-elle des contrats passés entre nos services de  renseignements et Palantir, l’entreprise fondée par Peter Thiel ?  L’intelligence artificielle fait peur, à tort ou à raison, mais sans  doute les citoyens préféreraient-ils que les garanties données par les  responsables qu’ils ont élus ne soient pas à ce point dépendantes de  puissance étrangères et, à tout le moins, il est probable qu’ils  souhaiteraient en être informés. Que dire de l’utilisation de Windows au  ministère de la Défense ? À défaut de retrouver une souveraineté  numérique perdue, nous pourrions diriger nos investissements vers le  logiciel libre qui offre une garantie d’indépendance. L’Europe, et même  la France seule si elle n’est pas suivie, pourrait rapidement contribuer  de façon significative à ce bien commun numérique. Ce point va bien  au-delà des seules questions de sécurité. Daniel Cohen (17) met  justement l’accent sur une évolution vers le capitalisme numérique que  cette crise peut accélérer. L’indépendance nationale, ou européenne, ne  peut se mesurer seulement à l’aune de l’existence d’une capacité  nucléaire.
La crise sanitaire nourrit les vieilles pulsions nationalistes. Pour y  échapper, nous ne pouvons nous contenter des traditionnelles envolées  lyriques sur les horreurs du fascisme, dans un sens, et l’universalité  de la condition humaine, de l’autre. Si nous sommes, à l’échelle de nos  nations, trop faibles pour concourir, alors l’Union européenne retrouve  tout son sens. Loin d’en acter le décès comme certains s’évertuent à le  clamer, l’intérêt nouveau porté par les peuples européens à la notion de  souveraineté peut donner sa seconde chance à l’Europe.
La fragmentation de la mondialisation que la crise a toutes les  chances de provoquer constitue une occasion inespérée de reprendre les  rênes. Il y faut une volonté populaire et celle-ci était devenue si  faible que plus rien ne semblait possible dans cette Union alourdie par  l’élargissement, entravée par la bureaucratie et délégitimée par son  caractère prétendu peu démocratique. Le retour progressif des égoïsmes  nationaux était en train de tuer à petit feu le rêve des fondateurs. Les  souverainistes de tout poil en ont fait leurs choux gras omettant de  dire aux peuples qu’il n’y a de retour vers une souveraineté qu’en la  partageant avec les autres Européens comme l’a montré la création de  l’euro. Mais l’impossible comptabilité des avantages tirés de la  construction européenne a failli à convaincre des citoyens de plus en  plus dubitatifs sur son intérêt. Si bien que dans cette crise,  l’inefficacité de l’action européenne vient conforter tous ses  détracteurs. Dans le secteur sanitaire comme dans le domaine économique,  l’absence de vision politique a empêché toute action préventive et la  puissance des égoïsmes nationaux retarde les mesures nécessaires.
Il fallait un choc pour que la véritable nature de l’Union  ressurgisse ; celle d’un refus d’abandonner des valeurs collectives et  un modèle de société qui définissent une identité. C’est cette identité  qui s’est fondue dans la mondialisation, c’est elle qui peut renaître de  sa fragmentation. Ce choc, nous l’avons. Une renaissance est possible  sous deux conditions : que la solidarité européenne s’affirme dans le  règlement de la crise sanitaire, que des hommes et des femmes portent et  incarnent un renouveau de l’Europe politique. Les jours, les semaines  et les mois qui viennent nous diront si ces conditions ont été réunies.  Le défi est grand, tant l’Europe a perdu de sa crédibilité. Il faudra  convaincre en proposant une méthode Monnet de l’après-guerre sanitaire,  capable de réalisations visibles par tous qui justifieront des  transferts de souveraineté calibrés.
La crise pose aussi en des termes nouveaux la question démocratique.
Notre modèle démocratique, issu de la révolution industrielle, a déjà  subi bien des avanies. C’est fondamentalement un modèle de démocratie  représentative : il repose sur le consentement à déléguer le pouvoir que  donne le droit de vote à des hommes et des femmes qui l’exerceront en  notre nom. On élit des représentants dont on pense qu’ils sauront mettre  en œuvre la politique à laquelle on aspire et on leur fait confiance.  Mais ce consentement, comme cette confiance, sont de plus en plus battus  en brèche, l’air du temps étant moins à l’intérêt général qu’à  l’accumulation des intérêts particuliers (18).
Il a fallu la combinaison de plusieurs facteurs pour en arriver là.  D’abord, et surtout, la déception liée à des résultats moins heureux  qu’espérés ; mais aussi le développement des réseaux sociaux qui donnent  à chacun le sentiment fallacieux qu’il sait mieux que quiconque ce  qu’il faut faire ; le lent glissement d’un mandat de représentation vers  un mandat impératif par la pression directe et parfois physique que ces  mêmes réseaux sociaux autorisent ; enfin la lente disparition des corps  intermédiaires comme les syndicats ou les partis politiques. Tout a  concouru à la lente décrépitude de la démocratie représentative.
C’est cette démocratie parlementaire cacochyme, née il y a deux siècles, que la crise sanitaire vient frapper de front.
La gestion de la crise sanitaire fait alors émerger une crise de la  représentation. Si, comme le dit Max Weber, « un État est une communauté  humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force  physique sur un territoire donné » (19), ce monopole trouve sa  légitimité dans celle de la représentation. Celle-ci était déjà en cause  avant la crise. Elle est mise à l’épreuve par la crise.
Le principe peut être facilement admis que, en temps de crise, les  démocraties peuvent avoir recours « de façon exceptionnelle » à des  mesures coercitives, mais la question des limites ne manque pas d’être  posée par une partie de l’opinion. Partout, la question qui est au cœur  de la pensée de Giorgio Agamben : « Peut-on suspendre la vie pour la  protéger ? » a trouvé une réponse temporaire : à savoir, la vie (et même  l’économie) avant les libertés publiques. Mais en sera-t-il de même à  l’avenir si les mesures autoritaires, à commencer par le confinement,  devaient durer ou se renouveler ?
La démocratie découle du mode d’accession au pouvoir plus que de son  exercice (20). Toutefois, ces mesures d’exception ont deux conséquences.  La première est que la frontière se brouille entre démocraties et  régimes autoritaires. La seconde est que des gouvernements élus  démocratiquement peuvent être tentés d’utiliser la crise à des fins  variées : tentative de transition vers un régime moins démocratique  (Hongrie) ou gestion d’autres problèmes intérieurs (Inde, Algérie). Dans  de nombreux pays, la vie démocratique est mise entre parenthèses par le  report des élections comme en Pologne ou en Bolivie, avec le cas  particulier de la France.
Les temps de crise ont souvent fait émerger une forme d’unité  nationale. Dans une certaine mesure, le sens de l’urgence et la  nécessité de survivre ont provoqué un sursaut de loyauté chez les  citoyens. Le plus souvent, les populations se sont rangées derrière les  décisions fortes prises par leur gouvernement avec  consentement/acceptation si ce n’est avec enthousiasme (21), (22).  Toutefois, dans la plupart des régimes démocratiques, les décisions sont  questionnées, les consignes contrevenues et de manière générale, la  pertinence des mesures recommandées par des experts qui, en d’autres  temps, auraient fait foi est largement remise en cause.
À tel point que l’on peut légitimement se demander si la notion de  programme politique a encore un sens. Comme les élus se révèlent  incapables de faire ce qu’ils ont promis, les citoyens ne leur font plus  confiance et entendent intervenir à tout moment dans la prise de  décision ; on s’éloigne alors beaucoup de la démocratie représentative  pour tendre vers des formes plus ou moins organisées de démocratie  directe. Le risque est alors celui de tout populisme ; la vérité, la  raison importent moins que l’action même lorsque celle-ci n’est fondée  que sur la passion. Benda nous a enseigné à quels drames cela conduisait  inexorablement (23).
À l’inverse, dans la plupart des régimes non-démocratiques, la  légitimité du pouvoir est conférée par la capacité des dirigeants à  protéger leur population et à maintenir l’ordre social plus qu’à  garantir leurs libertés. Dans la plupart de ces pays, les autorités ont  imposé une réponse forte et rapide à la crise et on voit en retour un  certain sentiment de soutien et d’unité nationale au sein de la  population (Chine, Vietnam, Jordanie, etc). En d’autres termes, non  seulement la sortie de crise pourrait marquer un affaiblissement de la  légitimité des autorités publiques dans les démocraties, mais en même  temps un raffermissement du pouvoir dans les autocraties.
Par la fulgurance de sa survenue et l’impétuosité de la propagation  du virus, la crise sanitaire a imposé des mesures législatives et  réglementaires d’une magnitude assez inédite dans nos démocraties. Dans  de nombreux pays, l’exécutif s’est senti autorisé à prendre des mesures  liberticides ou de surveillance de masse déployant pour ce faire des  technologies jusqu’alors réservées au renseignement militaire ou  anti-terroriste ! D’une manière générale, ces mesures dérogatoires aux  libertés publiques sont plutôt bien accueillies, voire plébiscitées par  des citoyens qui y voient un arsenal protecteur de leur sécurité.
Que les gouvernements privilégient l’efficacité n’est pas une  spécificité de la crise sanitaire. Que les citoyens soient moins  attentifs à la sauvegarde de leurs droits fondamentaux reflète sans  doute d’une angoisse face au fléau nouveau après des décennies d’absence  d’adversités collectives. Ces mesures prises à titre exceptionnel et  temporaire doivent impérativement le rester. Or, depuis quelques années,  force est de constater que d’autres mesures prises au nom de la lutte  contre le terrorisme sont passées dans une indifférence quasi générale  du statut de mesures exceptionnelles et temporaires à celui du droit  commun.
Nous devons veiller à ne pas affaiblir durablement l’État de droit au  nom de l’urgence à combattre le virus. A l’automne dernier (mais cela  semble si loin déjà), François Sureau rappelait que « l’État de droit,  dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les  désirs du gouvernement ni les craintes du peuple n’emportent sur leur  passage les fondements de l’ordre public, et d’abord la liberté » (24).
Au lendemain de la crise, les questions politiques seront donc  nombreuses. Quels régimes seront perçus comme ayant bien géré la crise ?  Quelle transition mettre en œuvre pour revenir des mesures d’exception à  la vie normale ? S’ils n’ont pas réussi à agir à l’unisson pendant la  crise sanitaire, quelle crédibilité auront les régimes démocratiques  pour gérer d’autres crises comme le défi climatique ou la question  migratoire ?
Et, si les égoïsmes nationaux dominent pendant la gestion de la crise  sanitaire, comment empêcher ensuite la vague des populismes nationaux  de tout emporter sur son passage ? Aussi, la coopération internationale  n’est-elle pas seulement un élément d’une gestion efficace de la crise,  elle est une condition de la survie démocratique au sortir de celle-ci.
Sans doute entrons nous dans un autre monde
Une autre économie : le retour des régulations ?
La période actuelle est celle du désordre et la question se pose  évidemment de savoir dans quelle direction nous nous orienterons lorsque  la crise sanitaire sera jugulée. Au cours des trente dernières années,  la cause était entendue. Nous assistions à la victoire sans partage du  libéralisme économique dans la ligne de la fin de l’histoire de Francis  Fukuyama (25). Mais ceux qui portent sur l’histoire le regard de la  longue durée trouvent aujourd’hui matière à revenir sur l’idée que le  libéralisme l’a définitivement emporté. La leçon donnée, il y a trois  quarts de siècle, par Karl Polanyi (26) est que le libéralisme  économique est une phase de désorganisation entre deux périodes plus  régulées. Celui-ci s’affirme périodiquement, comme une parenthèse,  jusqu’à ce que, chaque fois la nécessité de nouvelles régulations  s’impose parce que les phénomènes économiques ne sont pas indépendants  du reste de l’évolution de la société.
En 150 ans, nous avons connu trois grands cycles de régulation du  capitalisme. Celle qui, issue du XIXème siècle, s’achève avec la  Première Guerre mondiale. Elle cède la place à une autre régulation  fondée sur la production de masse dans un monde taraudé par la  renaissance des nationalismes et habité par la construction de la  démocratie. Et puis, une troisième phase est venue car, contrairement à  ce qu’envisageait Polanyi, le marché ne s’est pas effondré avec la crise  de 29 ni au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C’est qu’après 1945,  la généralisation de l’État providence, l’émergence de la domination  américaine et l’effacement du fascisme ont façonné les nouvelles  régulations des décennies suivantes. Vers la fin des années 70, une  nouvelle rupture s’est amorcée. Elle touche aussi bien le monde de la  production, les idées politiques que la scène internationale.  L’émergence des technologies de l’information, la vague libérale du  refus de l’impôt, puis l’effondrement du communisme annoncent la fin de  la période sociale-démocrate.
Ainsi, nous connaissons depuis près de deux siècles une succession de  phases organiques au cours desquelles un mode d’organisation de  l’économie et de la société domine et des phases critiques pendant  lesquelles ces régulations s’essoufflent puis s’évanouissent, pour céder  la place à d’autres. La dernière grande régulation collective a été  celle de l’État providence. Qu’elle se soit épuisée ne fait plus de  doute. Et malgré un léger balbutiement au lendemain de la crise des «  subprimes », rien n’est venu la remplacer.
Entre ces phases de régulation, les anciens schémas se délitent,  l’organisation collective recule, les individualismes retrouvent droit  de cité. Jusqu’à ce qu’un choc massif permette à l’histoire de reprendre  ses droits et que les hommes sculptent les charpentes de la société  nouvelle. Ce sont de telles charpentes qu’il nous faut rebâtir  aujourd’hui.
Ces régulations n’épargnent aucune des activités humaines, mais  au-delà de l’espace classique de la coopération économique, il y a  plusieurs domaines où la nécessité de la régulation s’impose.
D’abord, évidemment, dans le champ de l’organisation sanitaire.  Paradoxalement, c’est dans ce domaine que la coopération internationale a  commencé à se mettre en place dès 1851 avec le premier Règlement  Sanitaire International. La réforme de 2005 a renforcé l’indépendance du  directeur général de l’OMS mais il faut aller beaucoup plus loin  notamment dans sa coordination avec l’OMC.
Le rôle de l’OMS peut notamment être important dans la mise en œuvre  de politiques de prévention plus actives. Dès lors que les pandémies  n’apparaissent plus comme des risques négligeables, des « Black Swans »  pour reprendre l’expression utilisée dans le domaine des risques  financiers, alors la nécessité de prendre en compte ces politiques dans  les choix publics s’affirme avec force. Le démantèlement, par Donald  Trump, de la cellule chargée de la sécurité sanitaire à la Maison  Blanche montre que nous n’en sommes pas là.
La crise sanitaire crée peut-être aussi l’opportunité d’une  mobilisation nouvelle pour lutter contre le changement climatique.  Au-delà des liens entre le climat et la santé publique, les mesures  prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie transforment le  débat sur les contraintes budgétaires que nous nous imposons comme sur  l’encadrement des comportements individuels. Mais il existe aussi un  lien avec d’autres domaines de la préservation de l’environnement et en  particulier la préservation de la biodiversité. La destruction des  écosystèmes par la pollution, la restriction progressive des lieux  d’habitat ou les commerces prohibés favorisent les zoonoses comme de  nombreux exemples récents l’ont montré.
Mais même si l’on accepte l’hypothèse plausible d’une fragmentation  de la mondialisation, ces différentes politiques ne peuvent qu’être  globales. Revient alors la question lancinante qui traverse tout  questionnement sur les conséquences de la crise sanitaire : y a-t-il une  place pour le multilatéralisme ? Et au-delà, peut-on concevoir une  action multilatérale qui ne relève pas uniquement des États mais qui se  développerait entre les régions voire les grandes métropoles ?
Un autre paradigme
a/ Un changement de la relation entre les États : quel nouvel équilibre géopolitique ?
Si l’espoir doit demeurer que la crise soit à l’origine d’un  renouveau de la coopération au niveau mondial et européen, il est  important de scruter ses conséquences plus immédiates sur les relations  internationales.
La première découle du vide de puissance que la focalisation sur la  crise sanitaire des principaux gouvernements va rendre chaque jour plus  visible. Tant qu’ils sont, comme tous, submergés par la pandémie, les  groupes armés semblent avoir choisi le repli. Mais dès que les  conditions le permettront, nul doute que les conflits repartiront alors  même que les grands acteurs de la vie seront surtout concernés par leur  situation domestique. On peut craindre que ce soit le cas, en Syrie  comme en Libye au Sahel comme au Yémen. D’autant que de nombreux États  ébranlés par la crise auront encore plus de difficulté que par le passé à  exercer leurs responsabilités régaliennes.
Dans ce contexte, il est probable que la tentation soit forte pour  certains États d’accroître leur influence internationale. La Chine, la  Russie dans une moindre mesure, ont déjà saisi cette occasion en  distribuant des aides médicales principalement aux pays européens. À  l’issue de la crise sanitaire, la compétition idéologique reprendra avec  force dans une situation où les populations auront été friandes  d’intervention étatique et de pouvoir fort. Coincés entre leur réticence  à toute action multilatérale et leur confrontation avec Pékin, les  États-Unis vont peiner à éviter une redistribution des cartes, mais bien  entendu beaucoup dépendra des élections de novembre. La Chine n’est pas  en situation d’exercer un leadership mondial mais il n’est pas certain  que les États-Unis en soient encore capables.
C’est donc bien une fragmentation de la mondialisation qu’il est  raisonnable d’attendre et ce peut être la chance de l’Europe si elle  sait se ressaisir.
b/ La crise de l’être conduira-t-elle à un changement de la relation entre les hommes ?
Pour que les cartes puissent être rebattues, il faut que le risque  pandémique imprègne profondément, mais surtout durablement la  sensibilité collective mondiale. La métaphore guerrière, qui a été très  largement utilisée ne trouve à s’appliquer que dans le temps de la  mobilisation : la majorité des études (27) laisse entendre qu’il ne  saurait y avoir d’armistice, encore moins de libération. Il s’agit donc  non seulement d’un effort de guerre de long terme, mais également, d’une  réintégration dans les consciences collectives, de la permanence d’un  risque pandémique infectieux. Face à une menace aussi structurante et  aussi universelle, il est probable que nous assistions à un changement  profond des préférences collectives.
Première évolution probable de nos préférences collectives : le  rapport à la temporalité. Entrer dans un monde marqué par l’aléa  infectieux suppose de corriger nos carences et de constater notre  incapacité, notamment en Europe, à donner une réalité au principe de  précaution et à cultiver l’approche préventive. L’embolisation des  systèmes de santé des pays développés n’est que le symptôme d’une vision  politique de court terme qui se sent prémunie de tout imprévu matériel  du seul fait de l’existence de marchés de biens et de services  interconnectés et réactifs. Les décisions futures ne pourront s’exonérer  d’une inscription, notamment budgétaire, dans le temps long ni d’une  approche stratégique systématisée des différents pans prioritaires de la  vie des populations.
Au-delà de ce premier aspect, le risque infectieux nous rappelle avec  la force de l’évidence l’interdépendance entre les individus. C’est  tout le paradoxe du confinement actuel : isolés chez eux, les individus  n’ont jamais autant œuvré pour la restauration du collectif. La santé de  chacun n’est plus, comme dans le cas des maladies cardio-vasculaires et  dégénératives, la conséquence de comportements individuels : elle  dépend de la responsabilité de chacun vis-à-vis du collectif, et,  inversement, de la capacité du collectif à prendre en charge la santé du  moindre de ses membres. Le propre des virus que cette pandémie vient  nous rappeler, c’est de ne reconnaître aucune frontière, ni sociale, ni  politique : aucune barrière, aucun mur ne prémunira durablement les  sociétés d’un risque de contagion, d’un « cluster » prêt à essaimer.
En sus du nécessaire renforcement du rôle de l’OMS dans la mise en  œuvre de politiques de prévention actives, cette réapparition du  sentiment d’interdépendance doit être accompagnée pour ne pas qu’émerge  une société de défiance généralisée. Un récent sondage (28) sur  l’acceptabilité d’une application téléphone pour tracer les contacts des  porteurs du Covid-19 montre que près de 75% des répondants  installeraient probablement ce type d’application si elle existait.  Quelle appréciation sociale serait faite d’un individu refusant  d’installer une telle application ? Ce refus doit-il simplement être  autorisé lorsqu’il est susceptible de mettre en danger le collectif ? Il  est probable que cette crise sanitaire et sa pénétration dans  l’imaginaire collectif incitent à l’émergence d’une société de la  transparence médicale : ainsi, est-il possible que la circulation des  personnes soit à l’avenir soumise à la production de tests d’immunité,  comme le carnet de vaccination international est actuellement demandé à  la frontière de nombreux États. Mais il y a un monde entre un simple  carnet de carton et les données de son téléphone portable. Pour que le  régime de transparence individuelle que l’on pressent ne se transforme  pas en société de défiance, les pouvoirs publics se doivent de jouer un  rôle actif afin de garantir non seulement l’anonymat des utilisateurs  mais également l’effacement des jeux de données (29). Ce positionnement  public ferme doit constituer le socle d’un nouveau « système  providentiel » sur lequel asseoir une confiance et un pacte citoyen  renouvelé.
[1] Jin Wu, Weiyi Cai, Derek Watkins and James Glanz, « How the Virus Got Out », The New York Times, 22 mars 2020
[1] La France a également disposé d’un  stock stratégique important. Créé en 2007, l’Établissement de  préparation et de réponses aux urgences sanitaires disposait en 2009,  dans le contexte de l’épidémie de H1N1, d’un milliard de masques  anti-projections, destinés aux malades, et de 900 millions de masques de  protection, dits « FFP2 ». En 2013, la doctrine de gestion des stocks  stratégiques est modifiée, avec transfert de la protection des  travailleurs aux employeurs. En 2016, les missions de l’EPRUS sont  intégrées au sein d’un nouvel établissement Santé publique France.
(3) Cf. Fondation Jean Jaurès …
(4) Comme Haïti, par exemple, dont 32% du PIB en 2018 vient de ces transferts
(5) Aux Maldives, cas extrême, 75% du  PIB dépend directement, et indirectement, du tourisme et les réserves en  devises ne dépassent pas 2 mois d’importations.
(6) Ce dont la Chine, qui n’a pas accès aux swaps, pourrait bénéficier.
(7) Ceux-ci viennent augmenter les  réserves des banques centrales et permettent aux pays en développement  de procurer des « hard currencies ».
(8) La France vient de faire enfin une proposition en ce sens
(9) Depuis, le chèque de 1500 dollars pour tous les ménages a amélioré la situation.
(10) Terra Nova, mars 2020
(11) Larry Summers « U.S. economic  prospects: secular stagnation, hysteresis, and the zero lower bound »,  Business Economics, 49, p.65-73, 2014
(12) Paolo Surico et Andrea Galeotti, « The economics of a pandemic : the case of Covid-19 », London School of Economics, 2020
(13) Paolo Surico et Andrea Galeotti, ibid.
(14) Dès janvier 2008, le FMI avait à  Davos annoncé la nécessité à venir d’une relance budgétaire mondiale.  Elle prendra forme au G20 de 2009 à Londres et a permis d’éviter les  millions de chômeurs prévisibles.
(15) Sur ces points, cf Shahin Vallée «  macro note : Options for the Eurogroup and a possible staged path to  coronabonds », 2 avril 2020
(16) Ce mécanisme, créé en 2012, peut  mobiliser jusqu’à 700 milliards d’euros. Il est parfois à tort, qualifié  de FMI européen. La principale différence avec le FMI vient de de ce  que les ressources du MES sont des ressources d’emprunt et non des  ressources monétaires. Ce n’est pas un Fonds Monétaire Européen mais un  Fonds Budgétaire Européen.
(17) Daniel Cohen, « La crise du  coronavirus signale l’accélération d’un nouveau capitalisme, le  capitalisme numérique », Le Monde, 2 avril 2020
(18) Max Weber, dans Économie et  société, insiste sur le fait que la soumission volontaire propre à toute  forme de socialisation dépend des qualités que le dominé prête à celui  qui le commande.
(19) Max Weber, « Politik als Beruf », 1919
(20) Si ce qui caractérise la  démocratie c’est le mode d’acquisition du pouvoir et non son exercice  (Adam Przeworski et al., « Democracy and Development : Political  Institutions and Well-being in the World, 1950-1990 », vol. 3, Cambridge  Univ. Press, 2001) alors le caractère démocratique de nos sociétés  n’est pas en cause.
(21) « In democracies, the  relationship between citizens and government relies on the triumvirate  of compliance, consent, and legitimacy.” Hardin, « Compliance, Consent  and Legitimacy », in Boix & Stokes, Comparatives Politics
(22) Qui aurait pu imaginer cela quan,  il y a 18 mois, la révolte des gilets jaunes en France est née entre  autres de l’indignation contre la limitation de vitesse à 80 km/h, jugée  liberticide.
(23) Julien Benda, « La trahison des clercs », 1927, réédition Les cahiers rouges, Grasset, 2003
(24) François Sureau « Sans la liberté », Tract, Gallimard, 2019
(25) Francis Fukuyama, « The End of History and the Last Man », The Free Press, 1992
(26) Karl Polanyi, « La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps », Gallimard, 1944
(27) Gideon Lichfield, « We’re not going back to normal », MIT, 2020
(28) https://045.medsci.ox.ac.uk/user-acceptance, Université d’Oxford, 31 mars 2020
(29) Ce que l’Europe a su mettre en place avec l’adoption précurseur du RGPD




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