LIBERTE – LAICITE

Mandat N°4

La Laïcité

Proposition d’une initiative constitutionnelle pour modifier l’article 3 point 3 de la constitution 2012

constitution de Genève 2012

Résultat : terminé

  • L’État entretien des relations avec les communautés religieuses, sans que celles-ci aient une possibilité d’ingérance ou d’influence sur les instances de l’État

Documents sur la laïcité

La laïcité en Occident

Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle – signée par 120 universitaires – avril 2005 au Sénat français

DÉCLARATION UNIVERSELLE SUR LA LAÏCITÉ AU XXIe SIÈCLE

Préambule

Considérant les diversités religieuse et morale croissantes, au sein des sociétés actuelles, et les défis que rencontrent les États modernes pour favoriser le vivre- ensemble harmonieux; considérant également la nécessité de respecter la pluralité des convictions religieuses, athées, agnostiques, philosophiques, et l’obligation de favoriser, par divers moyens, la délibération démocratique pacifique; considérant enfin que la sensibilité croissante des individus et des peuples aux libertés et aux droits fondamentaux invite les États à veiller à l’équilibre entre les principes essentiels qui favorisent le respect de la diversité et l’intégration de tous les citoyens à la sphère publique, nous, universitaires et citoyens de différents pays, proposons à la réflexion de chacun et au débat public, la déclaration suivante:

Principes fondamentaux

Article 1. Tous les êtres humains ont droit au respect de leur liberté de conscience et de sa pratique individuelle et collective. Ce respect implique la liberté d’adhérer à une religion ou à des convictions philosophiques (notamment l’athéisme et l’agnosticisme), la reconnaissance de l’autonomie de la conscience individuelle, de la liberté personnelle des êtres humains des deux sexes et leur libre choix en matière de religion et de conviction. Il implique également le respect par l’État, dans les limites d’un ordre public démocratique et du respect des droits fondamentaux, de l’autonomie des religions et des convictions philosophiques.

Article 2. Pour que les États soient en mesure d’assurer un traitement égal des êtres humains et des différentes religions et convictions (dans les limites indiquées), l’ordre politique doit être libre d’élaborer des normes collectives sans qu’une religion ou conviction particulière domine le pouvoir et les institutions publiques. L’autonomie de l’État implique donc la dissociation de la loi civile et des normes religieuses ou philosophiques particulières. Les religions et les groupes de convictions peuvent librement participer aux débats de la société civile. En revanche, ils ne doivent en aucune façon, surplomber cette société et lui imposer a priori des doctrines ou des comportements.

Article 3. L’égalité n’est pas seulement formelle, elle doit se traduire dans la pratique politique par une vigilance constante pour qu’aucune discrimination ne soit exercée contre des êtres humains, dans l’exercice de leurs droits, en particulier de leurs droits de citoyens, quelle que soit leur appartenance ou leur non-appartenance à une religion ou à une philosophie. Pour que soit respectée la liberté d’appartenance (ou de non appartenance) de chacun, des « accommodements raisonnables » peuvent s’avérer nécessaires entre les traditions nationales issues de groupes majoritaires et des groupes minoritaires.

La laïcité comme principe fondamental des États de droit

Article 4. Nous définissons la laïcité comme l’harmonisation, dans diverses conjonctures sociohistoriques et géo-politiques, des trois principes déjà indiqués : respect de la liberté de conscience et de sa pratique individuelle et collective; autonomie du politique et de la société civile à l’égard des normes religieuses et philosophiques particulières; non-discrimination directe ou indirecte envers des êtres humains.

Article 5. En effet, un processus de laïcisation émerge quand l’État ne se trouve plus légitimé par une religion ou une famille de pensée particulière et quand l’ensemble des citoyens peuvent délibérer pacifiquement, en égalité de droits et de dignité, pour exercer leur souveraineté dans l’exercice du pouvoir politique. En respectant les principes indiqués, ce processus s’effectue en lien étroit avec la formation de tout État moderne qui entend assurer les droits fondamentaux de chaque citoyen. Des éléments de laïcité apparaissent donc nécessairement dans toute société qui veut harmoniser des rapports sociaux marqués par des intérêts et des conceptions morales ou religieuses plurielles.

Article 6. La laïcité, ainsi conçue, constitue un élément clef de la vie démocratique. Elle imprègne inéluctablement le politique et le juridique, accompagnant en cela l’avancée de la démocratie, la reconnaissance des droits fondamentaux et l’acceptation sociale et politique du pluralisme.

Article 7. La laïcité n’est donc l’apanage d’aucune culture, d’aucune nation, d’aucun continent. Elle peut exister dans des conjonctures où le terme n’a pas été traditionnellement utilisé. Des processus de laïcisation ont eu lieu, ou peuvent avoir lieu, dans diverses cultures et civilisation, sans être forcément dénommés comme tels.

Des débats de la laïcité

Article 8. L’organisation publique du calendrier, les cérémonies officielles d’enterrement, l’existence de « sanctuaires civiques » liés à des formes de religion civile et, d’une manière générale, l’équilibre entre ce qui est issu de l’héritage historique et ce qui est accordé au pluralisme actuel en matière de religion et de conviction dans une société donnée, ne peuvent être considérés comme réglés de façon immuable et rejetés dans l’impensé. Cela constitue, au contraire, l’enjeu d’un débat laïque, pacifique et démocratique.

Article 9. Le respect concret de la liberté de conscience, l’autonomie du politique et de la société à l’égard de normes particulières, la non-discrimination, doivent s’appliquer aux nécessaires débats concernant les rapports du corps à la sexualité, à la maladie et à la mort, à l’émancipation des femmes, aux questions de l’éducation des enfants, aux mariages mixtes, à la condition des adeptes de minorités religieuses ou non religieuses, des « incroyants » et de ceux qui critiquent la religion.

Article 10. L’équilibre entre les trois principes constitutifs de la laïcité constitue également un fil directeur pour les débats démocratiques sur le libre exercice du culte, la liberté d’expression, de manifestation des convictions religieuses et philosophiques, le prosélytisme et ses limites par respect de l’autre, les interférences et les distinctions nécessaires entre les divers domaines de la vie sociale, les obligations et les accommodements raisonnables dans la vie scolaire ou professionnelle.

Article 11. Les débats sur ces différentes questions mettent en jeu la représentation de l’identité nationale, les règles de santé publique, les conflits possibles entre la loi civile, les représentations morales particulières et la liberté de choix individuel, le principe de compatibilité des libertés. Dans aucun pays ni aucune société il n’existe de laïcité absolue; pour autant les diverses réponses apportées ne sont nullement équivalentes en matière de laïcité.
 
La laïcité et les défis du XXIe siècle

Article 12. En effet, la représentation des droits fondamentaux a beaucoup évolué depuis les premières proclamations des droits (à la fin du XVIIIe siècle). La signification concrète de l’égale dignité des êtres humains et de l’égalité des droits est en jeu dans les réponses données. Or le cadre étatique de la laïcité fait face aujourd’hui aux problèmes des statuts spécifiques et du droit commun, des divergences entre la loi civile et certaines normes religieuses et de conviction, de la compatibilité entre les droits des parents et ce que les conventions internationales considèrent comme les droits de l’enfant, ainsi que du droit au « blasphème ».

Article 13. Par ailleurs, dans différents pays démocratiques, le processus historique de laïcisation, semble être arrivé, pour de nombreux citoyens, à une spécificité nationale dont la remise en cause suscite des craintes. Et plus le processus de laïcisation a été long et conflictuel, plus la peur du changement peut se manifester. Mais de profondes mutations sociales s’effectuent et la laïcité ne saurait être rigide ou immobile. Il faut donc éviter crispations et phobies, pour savoir trouver des réponses nouvelles aux défis nouveaux.

Article 14. Là où ils ont eu lieu, les processus de laïcisation ont correspondu historiquement à un temps où les grandes traditions religieuses constituaient des systèmes d’emprise sociale. La réussite de ces processus a engendré une certaine individualisation du religieux et du convictionnel, qui devient alors une dimension de la liberté de choix personnel. Contrairement à ce qui est craint dans certaines sociétés, la laïcité ne signifie pas l’abolition de la religion mais la liberté de choix en matière de religion. Cela implique aujourd’hui encore, là où cela est nécessaire, de déconnecter le religieux des évidences sociales et de toute imposition politique. Mais qui dit liberté de choix dit également libre possibilité d’une authenticité religieuse ou conventionnelle.

Article 15. Religions et convictions philosophiques constituent alors socialement des lieux de ressources culturelles. La laïcité du XXIe siècle doit permettre d’articuler diversité culturelle et unité du lien politique et social, tout comme les laïcités historiques ont dû apprendre à concilier les diversités religieuses avec l’unité de ce lien. C’est à partir de ce contexte global qu’il faut analyser l’émergence de nouvelles formes de religiosités, qu’il s’agisse de bricolages entre traditions religieuses, de mélanges de religieux et de non-religieux, de nouvelles expressions religieuses, mais aussi de formes diverses de radicalismes religieux. C’est également dans le contexte de l’individualisation qu’il faut comprendre pourquoi il est difficile de réduire le religieux au seul exercice du culte et pourquoi la laïcité comme cadre général d’un vivre-ensemble harmonieux est plus que jamais souhaitable.

Article 16. La croyance que le progrès scientifique et technique pouvait engendrer du progrès moral et social se trouve, aujourd’hui, en déclin; cela contribue à rendre l’avenir incertain, la projection dans cet avenir plus difficile, les débats politiques et sociaux moins lisibles. Après les illusions du progrès, on risque de privilégier unilatéralement les racines. Cette situation nous incite à faire preuve de créativité, dans le cadre de la laïcité, pour inventer de nouvelles formes du lien politique et social capables d’assumer cette nouvelle conjoncture, de trouver de nouveaux rapports à l’histoire que nous construisons ensemble.

Article 17. Les différents processus de laïcisation ont correspondu aux différents développements des États. Les laïcités ont pris, d’ailleurs, des formes diverses suivant que l’État se montrait centralisateur ou fédéral. La construction de grands ensembles supra étatiques et le relatif mais réel détachement du juridique par rapport à l’étatique créent une nouvelle donne. L’État, cependant, se trouve peut-être plus dans une phase de mutation que de véritable déclin. Tendanciellement, il agit moins dans la sphère du marché et perd, au moins partiellement, le rôle d’État providence qu’il a plus ou moins revêtu dans beaucoup de pays. En revanche, il intervient dans des sphères jusqu’alors considérées comme privées, voire intimes et répond peut-être encore plus que par le passé à des demandes sécuritaires, dont certaines peuvent menacer les libertés. Il nous faut donc inventer de nouveaux liens entre la laïcité et la justice sociale, la garantie et l’amplification des libertés individuelles et collectives.

Article 18. Tout en veillant à ce que la laïcité ne prenne elle-même, dans ce nouveau contexte, des aspects de religion civile où elle se sacraliserait plus ou moins, l’apprentissage des principes inhérents à la laïcité peut contribuer à une culture de paix civile. Ceci exige que la laïcité ne soit pas conçue comme une idéologie anticléricale ou intangible. C’est une conception laïque, dynamique et inventive qui donnera une réponse démocratique aux principaux défis du XXIe siècle. Cela lui permettra d’apparaître réellement comme un principe fondamental du vivre-ensemble dans des contextes où la pluralité des conceptions du monde ne doit pas apparaître comme une menace mais plutôt comme une véritable richesse.

Déclaration signée par plus de 120 universitaires de différents pays, rendue publique le 9 décembre 2005 au Sénat.


25 propositions sur la laïcité  

GODF (9 décembre 2014)

Développer la pédagogie de la laïcité
1
– Instaurer une journée nationale de la laïcité (non chômée) le 9 décembre.

2 – Adopter une « charte de la laïcité à l’intention des élus et responsables institutionnels » pour préserver la liberté de conscience de tous les citoyens.

3 – Inscrire dans la Constitution, les principes des deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 : “la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes” ; “La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”.

4 – Mettre en place un enseignement des conditions historiques et juridiques d’application de la laïcité dans la formation des professeurs, personnels éducatifs et chefs d’établissements.

5 – Mettre en place un enseignement de la laïcité dans les formations préparant aux métiers des trois fonctions publiques, et des carrières sanitaires et sociales.

Appliquer la loi de 1905 sur l’ensemble du territoire de la République
6
– Favoriser l’adoption des mesures législatives nécessaires à l’application de la loi de 1905 dans les territoires ultramarins où elle ne s’applique pas.

Alsace-Moselle

7 – Mettre en place une sortie progressive du régime des cultes reconnus visant l’harmonisation avec le droit commun (loi du 9 décembre 1905) ;

8 – Abolir au plus tôt le délit de blasphème;

9 – Abolir l’obligation de suivre un enseignement religieux dans les écoles publiques.

Promouvoir l’école publique laïque et gratuite
10
– Créer les établissements scolaires publics et les sections nécessaires dans les zones qui en sont dépourvues, chaque fois que les effectifs des élèves concernés le justifient.

11 – Supprimer l’obligation pour les communes de financer la scolarité des élèves dans les établissements privés situés dans d’autres communes, découlant de la loi Carle (Art. L.442-5-1 et L.442-5-2 du code de l’éducation).

12 – Faire étudier l’impact du déploiement de la charte de la laïcité dans les écoles et établissements d’enseignement publics.

13 – Faire respecter, par les adultes accompagnateurs de sorties et déplacement scolaires, l’obligation de neutralité religieuse, politique, et philosophique requise par le fonctionnement du service public de l’éducation.

En finir avec les financements indirects aux cultes
14
– Mettre un terme au financement public des activités consistant en l’exercice d’un culte, même présentées comme culturelles.

15 – Faire procéder à un état des lieux chiffrés de l’ensemble des financements publics en faveur des cultes.

Faire vivre la laïcité dans l’enseignement supérieur
16
– Faire respecter l’art. L.731-14 du code de l’éducation réservant le titre d’université aux établissements d’enseignement supérieur publics ;

17 – Abroger l’accord entre la République française et le Saint-Siège sur la reconnaissance mutuelle des grades et

18 – Faire diffuser dans les établissements publics d’enseignement supérieur, et annexer à leur règlement intérieur, la

Charte de la laïcité dans les services publics

19 – Prohiber, dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements publics

d’enseignement supérieur, les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse.

20 – Faire respecter, dans les centres d’examen, l’obligation d’identification, l’interdiction de tout objet ou manifestation susceptible de gêner les autres candidats ou de perturber le déroulement de l’épreuve, et contrevenant à la neutralité des conditions d’examen.

Assurer la liberté de conscience

Audiovisuel

21 -Donner un temps d’antenne sur les chaînes publiques de télévision aux mouvements philosophiques non- confessionnels, et aux courants de pensée laïques, libres penseurs, athées.

Sport

22 – Exiger le respect, dans les compétitions olympiques, de l’égalité hommes-femmes et de la règle 50 de la Charte Olympique interdisant toute forme de « propagande politique, religieuse, ou raciale ».

Ethique

23 -Reconnaître, dans l’encadrement législatif de la fin de vie, le droit de mourir dans la dignité selon les souhaits exprimés par le patient.

Entreprises

24 – Favoriser le développement des chartes de la neutralité religieuse dans les entreprises qui le souhaitent.

Europe

25 – Défendre et promouvoir le respect de la liberté absolue de conscience au niveau européen.


La laïcité à l’école publié par le DIP à Genève – août 2016

DDS_la-laicite_DIP_2016

La laïcité, une tolérance nécessaire – André Moser


La laïcité en Orient


Bibliographie concernant  l’Islam et la laïcité 

La laïcité face à l’islam
Olivier Roy
Stock – 23/02/2005

Islamisme, laïcité et Droits de L’homme – Un Siècle de débat sans cesse reporté au sein de la pensée arabe contemporaine
Mohamed Cherif Ferjani
Editions L’harmattan – 01/12/1991

La politique et le religieux dans le champ islamique (Essais)

Mohamed Cherif Ferjani

Edition Fayard, 2005


L’islam dans la laïcité
Franck Frégosi
Hachette Pluriel Editions – 01/06/2011
Livres de Sciences humaines Livres Islam

Grand Orient De France : Laïcité Et Islam – Emission Du 5 Novembre 1989
Centre De Documentation Du Godf – 1989
Livres de Sciences humaines Livres Sociologie

L’interculturalité à travers l’islam, la République et la laïcité
Saliha Brahimi
Bénévent Editions – 04/08/2011

Le Piège N° 139 : Algérie : Islam, Laïcité Et Nationalisme. La Fin De L’algérie Française. Le Retour Du Piège À Salon. La Guerre En Orbite. Histoire Du Vandalisme.
Collectif

Panoramiques N° 1 Juin-Juillet-Août 1991 : Islam, France et laïcité : Une nouvelle donne ?
Gauthier, Guy
Cinémaction-Corlet – 20/07/2001
RevueRevue (Autre)

Islam De France, islams d’Europe
Islam Laïcité
Editions L’harmattan – 05/07/2005

Islam et musulmans de France – Pluralisme, laïcité et citoyenneté
Abderrahim Lamchichi
Editions L’harmattan – 28/09/1999

L’islam est-il hostile à la laïcité
Abdou Filali Ansary
Actes Sud – 09/04/2002

Islam et laïcité – La naissance de la Turquie moderne

Bernard Lewis
Fayard – 01/12/1988

Pluralisme et laïcite – Chrétiens et musulmans proposent
Gric
Bayard Jeunesse – 01/03/1996

Islamite et Laïcite – Pour un contrat d’alliance
Maxime Joinville Ennezat
Editions L’harmattan – 20/11/1998

Islam, médias et opinions publiques – Déconstruire le « Choc Des Civilisations »
Géraud Poumarède
L’harmattan – 01/02/2006

Islam et laïcité – Approches globales et régionales – Colloque International, Istanbul, 22-24 Septembre 1994
Michel Bozdémir
Editions L’harmattan – 01/12/1996

Existe-t-il un féminisme musulman ?
Islam Laïcité
L’harmattan – 01/06/2007

Le Soleil de demain – Islam et laïcité au seuil des temps modernes
Foudil Benabadji
Domens – 01/10/2004

Quel avenir pour les musulmans de France? Un programme. Un projet

Foudil Benabadji

Edition PUBLISUD, 2015


Penser l’islam dans La Laïcité – Les musulmans de France et la République
Franck Frégosi
Fayard – 23/01/2008

Laïcité ou islamisme – Les Arabes à l’heure du choix
Richard Jacquemond
Editions La Découverte – 1991

Le Maire et la mosquée – Islam et laïcité en Ile-De-France
Françoise Duthu
L’harmattan – 02/01/2009


Quand Averroès redeviendra-t-il Ibn Rochd ?

Extrait d’un article de Faouzia Farida Charfi, professeur de physique à l’Université de Tunis


           Ces comportements des islamistes face à la science signifient la négation de la pensée libre, libre de toute contrainte, ce qui devrait impliquer que l’on s’affranchisse de tous les dogmes. Ils ne peuvent être compatibles avec l’essence même de la science qui est un continuel questionnement, car ils aboutissent à considérer la science comme une vérité définitive puisque issue de la révélation.
           Il est intéressant de constater que l’expérience que j’ai vécue avec des étudiants en physique de l’université de Tunis est tout à fait comparable à celle décrite par Abdelhafidh Hamdi-Cherif, lorsqu’il était enseignant en sociologie à l’université de Constantine. Il avait demandé à un groupe d’étudiantes de deuxième année, de préparer un exposé sur la notion de vérité. Elles avaient dressé, écrit Hamdi-Cherif dans la revue Naqd [15] :  » un tableau des plus importantes conceptions de la vérité, allant des présocratiques à Bachelard en passant par la controverse Al Ghazali-Ibn Rochd, l’empirisme anglo-saxon ou le spiritualisme français. Mais ce travail de grande érudition s’acheva, en conclusion, par une sentence : ce ne sont là qu’avis de philosophes. Nous, en tant que musulmans, nous avons Notre vérité dans le Coran et la Sunna « . La science leur reste extérieure.
           Cette attitude de distanciation ou de refus de la science n’est pas propre à l’islam. Elle a existé en Occident. On ne peut oublier les souffrances infligées à Giordano Bruno pour avoir osé parler de l’infini des mondes. On ne peut oublier le procès de Galilée. Ce n’est qu’en 1822 que le Vatican leva les interdits sur les ouvres de Galilée ; la question sera revue par la Congrégation du Saint-Office en 1982 puis en 1984, sans qu’il soit réhabilité. C’est avec Galilée que la science moderne est née et, depuis, elle continue à se développer dans le monde occidental. Même s’il ne faut pas négliger la puissance des mouvements créationnistes protestants ou du mouvement  » intelligent design  » qui se présente comme  » scientifique « , l’Occident a une longue tradition de modernité et on ne peut comparer l’incidence des courants fondamentalistes dans les pays occidentaux et dans les pays musulmans. Aujourd’hui, les moyens de communication que la science a permis de développer de manière vertigineuse ces dernières années, sont un outil que les islamistes ont su exploiter au mieux : entre les cassettes audio, les télévisions et les sites web, ils offrent aux musulmans crédules un discours qu’ils habillent  » d’arguments scientifiques « . En cela, ils ont parfaitement imité les fondamentalistes chrétiens qui tiennent à une lecture littérale de la création et s’opposent fermement à la théorie de l’évolution. Il est frappant de constater à quel point le discours qui assimile la théorie de l’évolution à une idéologie matérialiste, donc immorale et responsable de tous les maux de la société, est le même chez les fondamentalistes chrétiens et musulmans.
           Se voulant  » modernes « , mais rejetant l’Occident et ses valeurs, les islamistes développent par ailleurs un discours qui veut montrer, citations du Coran à l’appui, que la science moderne était déjà présente dans le Coran. C’est une façon de s’approprier cette science née en Occident. Ils veulent montrer qu’elle est déjà dans la Révélation. Ils refusent d’admettre que l’homme ait élaboré une représentation de l’univers qui nous entoure en termes de lois fondamentales : c’est inacceptable, car d’une part, tous les mystères  de la nature sont expliqués dans le Coran, d’autre part, Dieu gouverne la nature ; elle ne peut donc lui échapper par des lois. Cette attitude a des racines profondes liées à une conception de la foi qui exclut le pouvoir de la raison qui pourrait l’éloigner de Dieu, créateur du monde.
Les islamistes adoptent la pensée anti-rationaliste de Ghazali, théologien philosophe du xie siècle. Auteur de plusieurs ouvrages dont Autodestruction des philosophes et Erreur et délivrance, Ghazali écrit :  » Tous les processus naturels représentent un ordre fixé par la volonté divine, que celle-ci peut rompre à tout moment  » [16]. » C’est ainsi que le soleil, la lune, les astres, les éléments sont soumis aux ordres divins : rien en eux ne saurait agir spontanément.  
Quoique sans rapport avec la religion, les mathématiques sont à la base des autres sciences. Celui qui les étudie risque donc la contagion de leurs vices  » [17]. Ghazali rejette toute soumission de la nature à des lois qui limiteraient la volonté de Dieu :  » Le cosmos est volontaire. Il est création permanente de Dieu et n’obéit à aucune norme. Le premier maître est Dieu et la connaissance se transmet par la révélation (.) et (.) par l’intermédiaire des prophètes.  » [18].
           La démarche antirationaliste des islamistes aujourd’hui constitue un frein majeur au développement culturel et scientifique des pays musulmans, pays consommateurs et non créateurs de science. Dans ces pays, la pensée scientifique est d’une certaine manière moins libre qu’à certaines époques de l’histoire musulmane qui a connu de grands philosophes tels qu’Ibn Rochd (xiie siècle) (Averroès pour les latins). Connu pour ses commentaires des écrits d’Aristote et pour son ouvre philosophique, Ibn Rochd a contribué à la séparation entre foi et connaissance, religion et philosophie. Pour lui la loi divine appelle à étudier rationnellement les choses et ne se trouve pas en contradiction avec la philosophie. Dans son fameux ouvrage Autodestruction de l’autodestruction où il répond à Ghazali, il écrit :  » Rien ne prouve mieux la sagesse divine que l’ordre du cosmos. L’ordre du cosmos peut être prouvé par la raison. Nier la causalité, c’est nier la sagesse divine, car la causalité est une relation nécessaire. La seule fonction de la raison est de découvrir la causalité, et celui qui nie la causalité, nie la raison et méconnaît la science et la connaissance « .
           Mais Ibn Rochd fut persécuté à la fin de sa vie et ses livres ont été brûlés. Des exemplaires furent retrouvés en Occident, traduits en hébreu et en latin, contribuant à l’émergence d’une pensée moderne en Occident. Dans le monde arabe, pendant des siècles, c’est la pensée de Ghazali qui a régné sur les esprits et Inb Rochd est passé presque inaperçu. On regrette qu’il n’ait été qu’Averroès, car c’est en Europe chrétienne qu’à partir du xiiie siècle, s’est développée cette pensée moderne qui a permis de passer du texte sacré que l’on prend à la lettre, au texte que l’on interprète, ce qui laisse une place à la raison. Henri Corbin [19] cite ce mot d’Averroès :  » O hommes ! Je ne dis pas que cette science que vous nommez science divine soit fausse, mais je dis que, moi, je suis  
sachant de science humaine  » et ajoute,  » on a pu dire que c’était là tout Averroès  » ;  » L’humanité nouvelle qui s’est épanouie à la Renaissance est sortie de là  » [20].
           Aujourd’hui, face aux intégristes, des intellectuels du monde arabe font entendre leurs voix pour proposer une autre vision de l’islam, reprenant à leur compte certaines avancées exprimées à l’aube de l’islam et qui n’ont pas pu fructifier en leur temps. Ils proposent de rompre avec la lecture littérale de certains versets et d’entreprendre une démarche herméneutique.
           Combattre les extrémistes, c’est aussi faire en sorte que nos jeunes soient armés pour ne pas se laisser embrigader. C’est par la culture, l’enseignement des humanités, l’enseignement de l’histoire des sciences, que nos jeunes peuvent échapper à cette fermeture, mais cela suppose une véritable prise de conscience de la nécessité de réinvestir le secteur de l’éducation que les intégristes avait occupé pour façonner l’esprit des jeunes.

1. F. Laroui,  » Ne nous parlez pas de Darwin « , Jeune Afrique  l’Intelligent, N° 2301, 13-19 février 2005.
2. J. Bergman,  » Darwinism and the Nazi Race Holocaust « , Creation Ex  Nihilo Technical Journal, 13, (2), 101-111, 1999 ou  www.answersingenesis.org.
3. G. Lecointre,  » Evolution et créationnismes « , Sagasciences@cnrs- dir.fr
4. L.Parker,  » School science debate has evolved « , USA TODAY,  28-11-2004.
5. L’ACLU représentait Scopes au procès du singe de 1925.
6. Voir :  » ACLU/AU Press Release : « Pennsylvania Parents File First- Ever Challenge to ‘Intelligent Design’Instruction in Public Schools. »  December 16, 2004, http://www.aclu.org/ReligiousLiberty « .
7. The Gallup Organization, 19 novembre 2004.
8. Guillaume Lecointre, op.cit.
9. C. Susanne, L’enseignement de la biologie et l’évolution (humaine)  en péril ?, Antropo, 8, 1-31, (2004).
10. Journal la Republica, 28 avril 2004.
11. Bechir Torki, La science appartient à Dieu, p. 112, Tunis, 1979  (en langue arabe).
12. Les miracles du Coran, www.harunyahya.com/fr
13. Le Coran, traduction de S. Mazigh, Editions du Jaguar, Paris.
14. M.Nanda,  » Postmodernism, Hindu nationalism and « Vedic science »  « , Frontline (India’s National Magazine), Volume 20, January 2, p. 78-91, 2004.
15. A. Hamdi-Cherif,  » De quelques blocages dans l’accès au savoir :  l’identité comme obstacle épistémologique « , Naqd, Revue d’Etudes et de critique sociale, n° 13 (Science, savoir et société), p.101.
16. Voir H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p. 258,  NRF, idées, 1964.
17. Al-Ghazali, Al-munqid min adalal : erreur et délivrance, p. 75,  traduction française par F. Jabre, Commission libanaise pour la traduction des chefs d’ouvre, Beyrouth, 1969.
18. Voir M. Charfi et A. Mezghani, Introduction à l’étude du droit, § 386 et 397, CNP, Tunis, 1993 (en arabe).
19. H. Corbin, op.cit. p.345.



L’islam face à la laïcité française

La laïcité en Turquie


La révolution tunisienne et après ?

Qui sont ces étranges personnages qui sillonnent nos rues, arborant à dessein une inélégance recherchée  et une arrogante agressivité ? Sourcil froncé, barbe hirsute, front marqué du sceau de la dévotion, sûrs d’eux-mêmes comme de la mission qu’ils se sont assignée, ils jugent, menacent, corrigent, s’il le faut, par le bâton, le couteau et l’épée, ceux qui savent encore créer, penser et aimer.
« Ce sont des Tunisiens, nous apprend M. Rached Ghannouchi, président du parti islamiste, Ennahdha. Ils ne viennent pas d’une autre planète ! » Certes. Je me frotte les yeux et je me dis : « Mais alors, viendrais-je, moi, d’une autre planète ? Mon pays, celui de mes parents et de mes aïeux, ne serait donc pas la Tunisie ?»
  
Le 23 octobre 2011, en effet, la géographie de notre monde change. Ce jour-là, une étoile éclaire le ciel tunisien. Le futur chef du gouvernement, M. Hamadi Jébali, la voit. Il en décrypte aussitôt le sens et en explicite la portée : Dieu a désigné les braves, ils devront œuvrer à l’éveil et à l’unification du monde musulman, mieux encore, à l’instauration du VI e Califat rachidien. Programme ambitieux et peu réaliste. Mais,  l’ordre vient de Dieu et nul ne peut le négliger.

Malgré sa fatigue et son vieil âge, la Tunisie se plie alors au commandement.  Horrifiée désormais par la proximité de l’Europe, terre honnie de Dieu, dont on peut user, telle une fille de joie, et que l’on peut donc, en toute conscience, lapider, la Tunisie se détache de la vieille Afrique.

Oubliant sa révolution de la misère, ses morts, ses blessés, ses revendications sociales, son aspiration à la liberté, elle avance, cahotante, à la recherche du lieu que nulle autre culture et nulle autre civilisation n’ont souillé de leurs empreintes. L’Arabie fascine, les Émirats et le Qatar aussi. On aime leur jeunesse, leur engourdissement intellectuel, on aime leur puissance, leur richesse, leur tapageuse dévotion, leurs lois charaïques, leurs femmes encapuchonnées, la prodigalité de leurs princes et leurs voitures rutilantes, le tracé de leurs larges avenues, l’accent traînant de leurs habitants et leur « onctuosité pateline ».  
Eux au moins, n’ont pas été dépossédés par l’Occident de leur culture et de leur religion. Il ne leur a pas insufflé le venin du doute et du rire malfaisant. Chez eux, on ne chante pas, on ne danse pas, on ne peint pas, et, si par mégarde un mauvais génie s’amuse à les pousser à enfreindre la loi, ce n’est pas grave : ils se cachent. Le mal, comme chacun sait, est contagieux. Hommes du désert, ils attaquent sans détours. Ils dédaignent le langage allusif tissé de mots, d’images ou de dessins. Leurs principes sont clairs et tout simples. Ils s’énoncent en deux mots : al-haram et alhalal (le « licite » et l’ « illicite ») et ils ont la netteté des lames, des couteaux et des épées qui sanctionnent leur manquement.
 
La révolution tunisienne est confisquée, et si bien confisquée que l’enthousiasme a cédé sa place au découragement. La déception et l’amertume marquent aujourd’hui les physionomies et les conversations des Tunisiens. La peur resurgit, avec ses sœurs, l’autocensure et la délation. Bon nombre de nos concitoyens se demandent si la nouvelle Constitution verra le jour, si le pays ne court pas vers la guerre civile et s’il n’avance pas à reculons. Il y a quelques mois seulement, instruits par leur malheureuse expérience, nos amis algériens nous prédisaient un avenir similaire à leur passé, fait de violence et de haine. Nous jugions alors leurs propos absurdes et leur méconnaissance de notre pays avérée.
Aujourd’hui, nous les écoutons et nous nous disons : peut-être avaient-ils raison, car notre révolution n’appartient plus désormais à ceux qui l’ont faite, à  ceux qui ont souffert de l’exclusion, de l’indigence matérielle, culturelle et morale, elle a été captée par ceux qui, se réclamant de l’islam politique, avaient été muselés, emprisonnés, torturés, sous le régime de Zine Al-Abdine Ben Ali.
Certes la répression dont ont été victimes les islamistes est sans aucun doute condamnable, et il ne viendrait à l’esprit d’aucun démocrate digne de ce nom de contester le droit de chacun à la libre expression de ses idées et de ses convictions politiques. Mais la mainmise de la Nahdha sur les institutions et les rouages de l’État – mainmise condamnée au demeurant par le président de la République lui-même –, sa volonté de détruire tout contrepouvoir, de museler tout contestataire, sa complaisance manifeste envers la terreur salafiste qu’elle couvre, voire la protection qu’elle lui accorde, ne peuvent ni se justifier ni être acceptées.

La Nahdha s’est imposée en toute légitimité. Nul ne le discute. Mais son relatif succès électoral l’autorise-t-il à laisser déferler des hordes de djihadistes qui s’appliquent à défigurer le paysage urbain, à annihiler toute différence ethnique, religieuse ou culturelle et à détruire les institutions ? Telle une secte, ces derniers formatent les esprits des enfants, distillant la haine et libérant une malsaine libido. Si un simple regard masculin sur une chevelure féminine ou un bras dénudé les indispose au point qu’il justifie l’enfermement des femmes, des jeunes filles et parfois même des petites filles derrière voiles et niqab, cela révèle une société malade.

Le gouvernement nahdhaoui de la troïka –l’a-t-on assez répété ? – est légitime. Cela est admis. Mais ce bon droit repose sur des discours fallacieux. Défenseurs d’un islam qui, selon leurs allégations, fut menacé, voire anéanti par Habib Bourguiba puis par Zine Al-Abdine Ben Ali, les nahdhaouis auraient été alors peu soutenus par une société civile qui, de par son silence, se serait rendue complice des exactions de la dictature*.
Cette argumentation, somme toute habile puisqu’elle permet de culpabiliser une frange de la société civile – dont la résistance à la dictature n’est pourtant pas à démontrer (ATFD, AFTURD, LTDH, CNLT) – tout en sensibilisant une autre partie de la société au faux problème de la perte identitaire, nécessite aujourd’hui une mise au point.

Il semble abusif et même inexact d’affirmer une absence soutien de la société civile, comme ne cessent de le déclamer les constituant(e)s nahdhaoui(e)s, l’existence même du Collectif du 18 octobre 2005 pour les droits et les libertés et de sa plateforme est une éloquente démonstration**. Rappelons, par ailleurs, que la répression n’était jamais relayée par les médias et que l’islam politique se réclamait alors d’aller à l’encontre des principes démocratiques. Le programme politique du Mouvement de la tendance islamique (MTI), devenu Ennahdha, en 1989, n’a pas laissé que de bons souvenirs.

En Tunisie, l’islam n’a jamais été menacé et il est déloyal de le nier. Contrairement aux déclarations de M. Rached Ghannouchi, Zine Al-Abdine Ben Ali a bien plutôt renforcé la pratique religieuse. En 1988, il réinstaure la ro’yya*** ainsi que l’appel à la prière sur les chaînes de radio et de télévision. Les cérémonies religieuses étaient célébrées en grande pompe. Toutes ces pratiques n’étaient évidemment que calculs politiques et si elles relevaient, tout comme les enseignements des « salafistes », du pur formalisme, elles n’en révèlent pas moins l’enracinement évident de l’islam en Tunisie et la nécessité pour tout politique de compter avec cette réalité.
Habib Bourguiba, qui est aujourd’hui diabolisé, n’a jamais rejeté l’islam et en a fait son cheval de bataille contre le colonialisme. Lorsqu’en 1961, il a incité les Tunisiens à ne pas observer le jeûne, il a eu recours au langage religieux. N’a-t-il défini le travail et la lutte contre le sous-développement comme une forme de « djihad » suprême ? Et malgré son incontestable autorité, sa notoriété et la légitimité que lui avait conférées la lutte nationale, il fut alors contesté.
Ni les nahdhaouis, ni les dits « salafistes » ne peuvent prétendre aujourd’hui avoir pour mission de redonner force et brio à l’islam, en Tunisie. La religion musulmane y est déjà fortement implantée et la société tunisienne se montre d’ailleurs plutôt conservatrice. Ce traditionalisme séculaire a été entretenu et consolidé par la dictature de Ben Ali qui, deux décennies durant, s’est attaché à tuer la vie culturelle, à dévaloriser l’enseignement, les examens et les diplômes.

Les islamistes veulent démontrer que l’islam est menacé. Je ne le crois pas, ou je crois plutôt qu’il n’est menacé que par ces nouveaux musulmans, par leur ignorance affichée, par leur refus de réfléchir et s’instruire. Persuadés qu’ils n’ont rien à apprendre qu’ils ne savent déjà, ils s’érigent en donneurs de leçons, en prédicateurs, usant du verbe, des menaces et des armes, pour islamiser un pays déjà musulman.
Les islamistes, à vrai dire, ne tentent pas d’islamiser la société. Ils savent bien qu’elle est musulmane – parfois même jusqu’au fanatisme et à la xénophobie. Mais ils s’appliquent à réduire les libertés, à uniformiser la société, à achever l’œuvre d’abêtissement que Ben Ali n’a pas eu le loisir d’achever.
La Tunisie fait piètre mine aujourd’hui. Le déclin de ses institutions apparaît au grand jour, avec pour signe le délabrement de ses rues, de ses édifices, de ses commerces et même l’accoutrement fantasque de ses hommes et de ses femmes.

Gravats et ordures ménagères souillent villes et villages, plages et campagnes de la Tunisie. Le pays croule sous le poids de ses déchets et  étouffe dans son air vicié. Y a-t-il un petit bout de terrain nu, un rond point ou un bas-côté ?  on le convertit aussitôt en décharge. Personne ne s’en offusque : on se contente de balayer devant sa porte. Là où s’amassent des monticules d’immondices, un cafetier dresse sa terrasse : la clientèle s’en accommode. On sirote son café, on fume son narguilé. La saleté, on ne la voit plus ; les odeurs nauséabondes, on ne les sent plus. Mouches et moustiques peuvent toujours tournoyer, on les chasse d’un revers de la main. Le Tunisien est conciliant et ce n’est pas une légende.

On s’habitue à tout, on s’accommode de tout mais il est  peu probable que  les Tunisiens plient devant la terreur et se résignent à n’être plus eux-mêmes.

Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi
Tunis le 28/08/2012


* Tout au long de son mandat, 2000-2011, le  dernier bureau la ligue tunisienne des droits de l’homme a lutté pour la défense des islamistes.
* Le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI)  qui s’est déroulé à Tunis du 16 au 18 novembre 2005, a constitué l’événement majeur de l’année 2005. Inattendu et opportun en raison d’un contexte sociopolitique marqué par un verrouillage de l’information et des moyens de communication, il offrait aux autorités, la possibilité d’améliorer leur réputation et aux partis de l’opposition, comme à la société civile, celle de se faire entendre et de dénoncer, devant la presse et l’opinion internationales, les dérapages du régime de Ben Ali.
Le 18 octobre 20005, un mois seulement avant la tenue du sommet, des personnalités politiques de tout bord (de l’extrême gauche aux islamistes nahdaouis, nationalistes arabes en passant par les islamo-progressistes, indépendants) et certains défenseurs des droits humains, se constituent en force de pression politique, entament une grève de la faim et créent un événement qui frappe avec force la crédibilité déjà chancelante du régime de Ben Ali.
« Le Mouvement du 18 octobre, écrit, Vincent Geiser, rvèle qu’en Tunisie, les relations entre les militants et les responsables des différents courants idéologiques et politiques ont toujours été régulières grâce notamment à des lieux de débats et de luttes communs, tels que la LTDH qui, depuis plus de vingt ans, rassemble toutes les sensibilités du pays ou, plus récemment, le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT fondé en 1997). En somme, le Mouvement du 18 octobre n’est pas un « accident »  de l’histoire protestataire tunisienne mais bien le produit d’une longue habitude de « travail en commun » »

*** Cérémonie d’observation de la lune, le 28 e jour du mois de ramadhan, sous l’égide des autorités religieuses, permettant d’en déterminer la durée effective (29 ou 30 jours), de fixer la date de l’Aïd, et par conséquent la naissance du mois de chawwal.


La révolution tunisienne


Exposé présenté le  11 février 2011

Je me permets de vous rappeler le cinquième principe de l’Alpina :

« Le Franc-Maçon suisse est fidèlement et entièrement dévoué à sa patrie. Il reconnaît comme un devoir sacré de défendre les libertés et l’indépendance de son pays ainsi que de contribuer à maintenir la paix intérieure.
Fidèle à la Tradition de l’Ordre, il s’emploie à faire respecter les droits de l’homme.
Chaque Maçon, en tant que citoyen, est moralement tenu, pour affirmer ses principes maçonniques, de s’intéresser aux affaires publiques. Il agit, selon ses convictions, pour le bien de la patrie. »
Nanti de deux nationalités, je vais vous parler de CETTE NOUVELLE TUNISIE, SA SITUATION ACTUELLE, COMMENT SE PRESENTE-T-ELLE ?
Les journaux ont donné beaucoup de détails sur les évènements en Tunisie et actuellement au moyen Orient sous le titre « De Printemps Arabe ». M’éloignant des évènements du quotidien, je tiens à vous rappeler que les opposants ayant vécu 10 à 20 ans d’exil en pays démocratiques sont de retour, leurs concepts se sont modifiés, dans un sens de pluralité, l’exil a fait mûrir les esprits, et toutes ces personnalités de différentes obédiences idéologiques se connaissent. Ils sont revenus au pays avec une première détermination, ne pas se faire confisquer cette liberté acquise par le sang du peuple dépossédé de son pays. Le soulèvement, remontant du Sud tunisien, fut attaqué et aggravé par une milice sniper engagé par Ben Ali escorté de voyous soudoyés, libérés des prisons pour accomplir des pillages. Vu l’antériorité de certains soulèvements écrasés par les armes, tous les Tunisiens étaient conscients d’un état de fait qui se déclenchera à une date imprévisible.
Plusieurs pays, sans les nommer, n’ont pu saisir le présent qui leur a échappé. Ils soutenaient à juste titre les dictatures, muraille protectrice contre un flux migratoire et le fanatisme religieux islamique, au détriment des Droits de l’Homme. Sans saisir la rapidité du temps, ils ont été confrontés aux contradictions de leurs stratégies. Ils concevaient la recherche d’une stabilité par l’oppression sous couvert d’un semblant démocratique. Cette logique politique à leurs yeux est compatible, car la stabilité du pays sous-développé passe par un totalitarisme emmiellé. Du moins, tolèrent-ils un sens d’ouverture qui leur soit profitable, autrement dit, l’aménagement des régimes et non le changement de régime ? Ils objectent toute liberté par peur qu’elle entraîne un bouleversement politique désavantageux à leur égard. Pire encore, ces puissances, ayant semé des dictatures dans le monde entier, prétendent enseigner ce qu’est la démocratie.
En Suisse comme dans le reste des pays d’Europe, la liberté et la démocratie font partie du lot quotidien. Leur valeur m’a fait ressentir une émotion bien différente à celle que je possède, ici par accoutumance. Bien que je retourne régulièrement sur le sol natal, en remet-tant mes pieds au mois de janvier, j’ai perçu comme une nouvelle renaissance qui jaillissait de mon cœur. Cette nouvelle Tunisie est, depuis quelques semaines, en pleine lumière, sous le regard étonné et parfois admiratif du monde des médias. Tous les projecteurs sont braqués sur elle, l’information, dans sa rapidité, voire dans son instantanéité, s’est débâillonnée des censures et de la langue de bois.
Le mur de la peur n’est plus le rempart infranchissable, il a été bravé puis abattu. Il y a eu une révolte avant tout pour le respect, la dignité de l’individu, le désir d’être entendu, d’être traité correctement. Une poussé, un mouvement ultime séculaire a abattu « LE DICTATEUR ». Loin des militants du moment qui ont pour souci primordial leurs idéaux, la jeunesse a com-pris qu’elle devra se croiser, sans se combattre. L’étau, je le souhaite, sera certainement desserré. Tout retour à un régime autoritaire, quel qu’il soit, ne sera plus acceptable. Les Tunisiens dans leurs diversités et individualisme ne le permettront plus. Ils veulent aller plus loin, abattre les enceintes privilégiées, faire table rase de ses structures avilissantes, éloigner ceux et celles qui ont accepté cette dictature, écarter les Cassandre.
Le geste de Bouazizi a donné le départ de la première révolution civique et civilisée de l’histoire humaine. Il n’avait pas brandi une arme contre ses ennemis, il ne s’est pas fait exploser au milieu d’une foule de gens pour les emmener dans l’au-delà avec lui. Non, rien de tout cela ! Il s’est juste contenté de mettre fin à sa vie en s’immolant par le feu le 17 décembre 2010. Il restera à jamais le symbole d’une Révolution tunisienne éclairée, courageuse, historique et inédite. La révolution de tout un peuple stupéfiant tous les pays qui ne s’attendaient guère à un tel éveil et encore moins dans un pays hautement pacifiste. Une révolution sans commune mesure avec les précédents mouvements sociaux contestataires. Il a soudé et solidarisé le peuple par une force inexistante auparavant. Tout en restant téméraire, ce peuple est resté pondéré. Il a donné une image de souplesse, d’adaptation et de sagesse qui poussent au dépassement. Toutefois, non loin de ce comportement, il faut mal-heureusement déplorer quelques règlements de comptes inévitables. Il est certain qu’un nouvel ordre social, intellectuel, moral, esthétique émergera et transcrira les premières nouvelles pages de sa révolution.
Une dictature qui se croyait et que l’on croyait solidement installée a été abattue en moins d’un mois. Ce qui vient de s’accomplir sous nos yeux a été réalisé à mains nues, c’est ce que l’on a appelé « LA RÉVOLUTION DU JASMIN » qui n’en est pas une et je lui préfère « LA RÉVOLUTION CITOYENNE » basée sur la recherche de la dignité, de la justice et de la liberté. Une partie dé-terminée de la jeunesse s’est soulevée spontanément, sans être encadrée par un chef, ni une organisation ou un parti. Elle a payé sa victoire par le sang, au prix à ce jour de 175 morts et deux fois plus de blessés atteints par balles tirées par les milices du Président déchu incarnant un régime liberticide et corrompu. Je vous rends attentif mes FF, l’événement que l’on a eu sous les yeux est une révolution, une vraie, pour ne pas dire un soulèvement. Même s’il y a eu, ici et là du feu et du sang, c’est une révolution pacifique, peu violente en comparaison aux révolutions classiques (repensons au sanguinaire Kadhafi et d’autres). Une révolution de la société civile et non de révolutionnaires enflammés, sans le moindre agenda politique radical. C’est un mélange d’idéalisme et de nationalisme, une affirmation du sens de la communauté et de la fraternité. Depuis le 14 janvier, ceux, qui se sont soulevés à partir du 17 décembre 2010 partant de Sidi Bouzide, savent que leur mission n’est pas terminée.
À son sujet, les paroles de tout homme politique trouveront des échos démesurés dans le monde démagogique, avec diverses interprétations. Comme j’espère que les lynchages médiatiques mal intentionnés, frôlant l’indécence, ne soient pas un genre de vérité populiste. On parle facilement d’invasion d’émigrés et du religieux, un lai motif savamment manipulé et inculqué par les dictateurs puis repris par des partis aux yeux éteints voulant revenir à l’âge de pierre.
La liberté d’expression qui n’a jamais existé depuis, plus de 130 ans, soit du 12 mai 1881 avec la signature du traité du Bardo au 14 janvier 2011 avec la fuite de Ben Ali, en réalité, elle n’a jamais était connu, et ce qu’elle veut dire exactement. Cinq à six générations successives ont subi depuis la colonisation jusqu’à ce jour l’oppression politique, l’exploitation économique et la misère sociale. Après tout cela, les Tunisiennes et Tunisiens s’en donnent à cœur joie, afin de s’assurer que tout cela n’est pas un trou dans l’eau. À charge pour nous, de ne pas se vanter d’avoir inventé l’eau chaude et pour eux de maintenir le cap, de ne pas se méprendre, de ne pas défoncer des portes ouvertes. Un nouvel ordre politique, une nouvelle constitution, une nouvelle déclaration des droits et des libertés feront avancer les choses. Après un colonialisme dénigrant et une dictature discréditant la personne humaine, le peuple vit sa deuxième indépendance. Elle ne doit pas devenir le prétexte à tous les « forcings », à tous les dépassements, à tous les abus, tout en gardant le sens des proportions sans les perdre, ni cédé aux illusions d’optiques, ni se tromper sur les rapports de force. Sa nouvelle liberté doit être l’écho d’une nation démocratique reconnue selon ses critères et ses valeurs culturelles. Il faut aider et préserver ce peuple des égarements et de se retenir de répondre à chaque aléa, sinon un risque court et transformera cette révolution en un événement cruel.
Comme vous l’eussiez constaté, le citoyen spectateur des situations antérieures a cédé sa place au citoyen acteur et s’est insurgé face aux obscénités révoltantes d’un dirigeant mégalomane. Les révolutions ont toujours un côté sombre, l’esprit actuel du peuple est de voir clair en l’aidant à y voir plus clair. Le pouvoir souhaité doit être légitimé dans sa cohésion, dans son partage sans avantager ni une région ni une famille.
Une mise en place des commissions de surveillance, d’un contre-pouvoir ont pris leurs as-sises. Les mains qui mettront les bulletins dans les urnes seront accompagnées du cœur, de la mémoire et de l’histoire. Il se dégagera alors un consensus s’ordonnant dans le cadre d’un État séculier démocratique, avec un islam tolérant moderne tel qu’il le fut du VIII au XVII siècle, je l’espère. Sous nos yeux, cette première ébauche d’une démocratie naissante, non importée, dans le monde tunisien n’est plus un rêve. Il devient un rêve arabe qui se réalise et bouleversera les données géopolitiques méditerranéennes assez lentement malheureuse-ment. Il faut digérer tout cela.
Je désire terminer par ce qui suit, pour nous FM, de quelles manières entrevoir le volet humanitaire vis-à-vis de ces crises, le chômage, le mal-être des jeunes et sa démesure, le manque de sécurité, la lente progression du racisme, le discrédit généralisé du personnel politique (honnêteté, confiance et responsabilité) le libéralisme abattu par son arrogance. Premièrement présageons nos réflexions, à tous ces problèmes (le droit à la souveraineté, le droit d’ingérence et sa Loi sur les droits pour la protection des personnes mises en danger, les méfaits politiques et les perturbations naturelles). – Secundo, modernisons les vieilles démocraties tronquées et faisons face aux aspirations naissantes des nouvelles revendications de libertés politiques de pensées et d’expressions. Puisqu’il semble qu’aucune solution n’ait été proposée à ce jour, une place merveilleuse nous est offerte sans la laisser tomber entre des mains d’opiniâtres énergumènes. Nos esprits non embourbés dans un ego passionnel, nous permettrons de relever le défi, de régénérer une démocratie plus réelle, en propageant nos points de vue calqués sur nos principes et les confronter aux meilleurs pour une décence des attitudes, des mœurs, de l’agrément honnête de l’esprit attirant le respect de tout le monde.


Abdelhac BEGDI


Islam : les modérés peuvent-ils émerger ?


Face aux pensées « frériste » et « salafiste » dont peuvent émerger des groupes qui exigent tout et par n’importe quel moyen, il existe une pensée musulmane qui cherche l’harmonie entre foi fondatrice et monde contemporain. Une opinion de Felice Dassetto, sociologue.

L’action armée au Mali était inévitable. Si les armées malienne et des pays environnants avaient pu la mener seules cette guerre, c’eût été mieux. Ce n’était pas le cas. La France est plus qu’un simple appui. Action indispensable, même si, probablement, des intérêts économiques s’engouffreront dans le sillage de l’action armée. Ceci dit, une nouvelle question (comme en Afghanistan) se pose : la répression du jihadisme islamique est inévitable. Mais suffit-elle ? Et après ?

L’action « d’après » emprunte en général deux directions indispensables : l’instauration d’une démocratie formelle et la promotion du développement économique. Mais cette double réponse (donnée souvent bien partiellement) ignore l’idéologie religieuse qui sous-tend les actions jihadistes.

Dans le cas malien tout comme en Afghanistan, on soulignera les objectifs criminels (trafic de drogue, prises d’otages en vue d’une rançon ) de certains groupes ou leaders pour dire que l’idéologie religieuse est secondaire. Ce qui est probablement vrai pour certains, mais pas pour des jeunes qui partent au combat poussés par une injonction morale, légitimée par la notion religieuse de jihad¸ assortie par un esprit d’aventure et une quête de reconnaissance, justifiés également par l’idéologie religieuse.

Cet esprit religieux-idéologique, dans le monde sunnite, a aujourd’hui deux racines. L’une d’elles est forgée depuis les années 1930. Elle pense que la revivification de l’islam et des sociétés musulmanes passe par l’édification d’un Etat guidé par la doctrine islamique. Ce sont les Frères musulmans en Egypte ou Maulana Maoudoudi en Inde et au Pakistan.

La victoire du chiite Khomeiny en Iran a servi d’aiguillon. De ces racines sont nées, depuis l’origine, des formes d’extrémisme. Dans les années 1970 sont nés des mouvements radicaux nouveaux, appelés « islamistes ». On parle aujourd’hui d’un islamisme modéré : il doit faire la preuve de ce que « modération » signifie.

La doctrine du jihad, relue selon l’usage qu’on veut en faire, a polarisé l’action : jihad contre les Soviétiques en Afghanistan; jihad contre les régimes musulmans corrompus ou vendus à l’Occident; jihad mondial d’al Qaïda et de ses avatars contemporains.

La deuxième racine de l’extrémisme a sa source dans la version moderne du wahhabisme saoudien. Le wahhabisme est une doctrine littéraliste rigoriste, centrée sur le culte et la norme morale, fondée en Arabie à la fin du XVIIIe siècle. Elle a trouvé un allié dans la tribu des Saoud. Ensemble, ils ont façonné le projet de cette tribu de se hisser à la tête d’une Arabie unifiée : le royaume saoudien.

Régime théocratique, oligarchique, oppresseur de la femme comme sujet et personne libre et autonome. Ce royaume a un projet plus vaste : hégémoniser le monde musulman sous l’égide du wahhabisme. Mais le « wahhabisme » apparaissait, très, trop « saoudien », appartenant à une culture bédouine et à une société qui ne sont pas fort appréciées par le monde musulman et urbain. Le coup de génie des leaders religieux et politiques saoudiens depuis les années 1960 a été de changer d’appellation et de proposer une version modernisée du wahhabisme, appelée « salafisme ».

L’usage nouveau de cet ancien terme, fondé sur la racine « salaf », les anciens (le Prophète et ses compagnons de la première heure) donnait une portée universelle à cette doctrine, qui se présente purifiée par un retour aux sources de l’islam (ou plutôt à sa lecture des sources). Chacune à sa manière, souvent en opposition (comme aujourd’hui en Egypte ou en Tunisie), les pensées « frériste » et « salafiste » aboutissent à une pensée totale autour de l’idée de la prééminence absolue du religieux (et de l’islam), de l’englobement de l’individu et de l’organisation sociale au sein de la vision religieuse et de la nécessité d’un Etat qui promulgue des lois cohérentes avec ce système de pensée.

Ces pensées n’aboutissent pas d’office à un radicalisme. Elles peuvent se donner le temps d’une stratégie lente. Mais en leur sein peuvent émerger des individus et des groupes qui, à partir de cette vision totale, veulent exiger tout, tout de suite et par n’importe quel moyen : extrémismes et radicalismes apparaissent. Ben Laden est un exemple parmi bien d’autres.

La pensée frériste et, depuis les années 1970 la pensée salafiste, cette dernière s’appuyant sur les moyens pétroliers saoudiens et d’autres monarchies du Golfe, ont essaimé de manière organisée en propageant les idées et en formant des leaders tant dans le monde musulman qu’en Europe.

Face à cela, il existe dans le monde musulman une pensée (que l’on peut appeler réformatrice) en quête d’une harmonie entre foi fondatrice et monde contemporain (même si elle est critique à l’égard de pas mal d’orientations de ce monde). Pensée qui vise à concilier la foi religieuse avec le pluralisme, la démocratie et la science, à travers un travail moderne d’interprétation des textes et de l’histoire fondatrice.

Cette vision de l’islam semble une quête majoritaire au sein des populations et certainement parmi les musulmans européens. Mais ces majorités restent silencieuses, les réformateurs restent des figures individuelles, sans parvenir à une action structurée. Manque de moyen ? Ou pensée qui continue à rester à l’état du commencement, alors que la première prise de conscience de cette nécessité réformatrice date de plus d’un siècle ?

Tant que le monde musulman ne parviendra pas à faire émerger cette autre vision religieuse renouvelée d’autres Mali surgiront. Ils s’appuieront sur les malaises face aux sociétés contemporaines et au mode de développement du monde. Les idées ont leur force et les idées religieuses encore plus. Les contre-feux agnostique ou athée (qui ont le droit et le mérite d’exister) sont loin de suffire. La réalité du monde musulman le montre depuis quarante ans, tout comme la réalité des pays du Printemps aujourd’hui.

L’émergence d’une nouvelle pensée religieuse est également indispensable parmi les musulmans européens. Ceux-ci ont vécu jusqu’à présent en important leurs idées du monde musulman. Les choses commencent à bouger, lentement, très lentement. Une nouvelle pensée doit émerger à partir de l’expérience européenne. Et ce n’est pas l’islam importé des pays d’origine, de la Turquie, du Maroc, de l’Algérie ou d’ailleurs qui pourra fournir une réponse (ceci contrairement à ce que pensent et expriment des femmes et des hommes politiques, comme le ministre belge Didier Reynders sur les ondes de la RTBF le 15/2/2013).

C’est une lourde erreur de perspective. L’islam de ces pays n’est pas « naturellement » modéré. En général il est poussiéreux. Et de toute manière l’expérience vécue par les musulmans européens est bien éloignée de celle de musulmans qui vivent dans une société entièrement musulmane (sauf avec des minorités non musulmanes qui ont d’ailleurs de plus en plus des difficultés à survivre) et méconnaissent la question du pluralisme de conviction tel qu’il se vit en Europe, qui s’accommodent des positions antiscientifiques (par exemple en matière de théorie de l’évolution) de cet islam.

Ceci dit, le mode de développement mondial contemporain, économique, culturel et social impulsé par la vision occidentale/nord-américaine du monde, devra aussi donner lieu à de sérieuses révisions critiques et à des changements de cap fondamentaux. Le monde « riche » ne semble pas prendre conscience de cette exigence.

Version abrégée d’un texte consultable sur le site http://www.uclouvain.be/cismoc.html