Lecture politique de la Bible

Lecture politique de la Bible

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Voici un extrait d’une interview d’Armand Laferrère parue dans Le Figaro Magazine. Je n’y ajoute aucun commentaire personnel !
Ce Normalien, énarque, conseiller à Cour des comptes et membre du comité de rédaction de la revue, cet éminent connaisseur des Ecritures nous offre une lecture politique de la bible.
Armand Laferrère nous plonge avec clarté et érudition dans les textes qui ont légué à l’humanité le principe selon lequel, du fait de la tendance de la nature humaine à faire le mal, tout pouvoir politique doit être limité. Une belle occasion pour relire la Bible et découvrir, derrière l’œuvre littéraire et spirituelle, des leçons fondamentales pour notre temps. Et un vibrant plaidoyer pour la liberté des hommes.
Notre temps n’est pas très favorable aux religions monothéistes, attaquées par les athées comme par les dénonciateurs du fondamentalisme. Pourquoi revenir à la Bible, surtout pour en faire une lecture politique?


Armand Laferrère. – Parce que l’idée, récemment revenue à la mode, selon laquelle la Bible serait la source du totalitarisme, n’est qu’une vieille lune sans aucun fondement dans le texte biblique. On la considérait déjà comme un cliché démodé au XVIIIe siècle! Il y a eu, bien sûr, des dictatures qui se disaient chrétiennes. Mais la cause n’est pas dans la Bible: elle est dans la nature humaine, qui pousse tous ceux qui ont le pouvoir à vouloir en abuser. Les véritables totalitarismes – le nazisme et le communisme – ont toujours considéré, et avec raison, la Bible comme la plus grande ennemie de leurs ambitions démentes. Il y a à cela une raison précise: les textes bibliques comprennent, en plus de leur contenu spirituel, une réflexion longue et sophistiquée sur le pouvoir politique. Les conclusions de cette réflexion sont sans ambiguïté. La Bible répète sans cesse qu’il faut se méfier des hommes de pouvoir, quels qu’ils soient, parce qu’ils ne peuvent pas échapper à la tendance au mal qui est au centre de la nature humaine. Elle appelle à voir les princes tels qu’ils sont vraiment, dans toute leur humanité, et non dans la lumière trompeuse que leur donnent les oripeaux de leur fonction ou la faveur des peuples. Et surtout, elle insiste constamment sur la nécessité de rabaisser leurs prétentions et de diviser le pouvoir entre plusieurs sources. Comme le dit le psaume 146: «Ne placez pas votre confiance dans les princes.»


Que l’Ancien Testament soit un livre politique, passe encore: c’est après tout l’histoire d’un peuple, et tout peuple doit se poser la question du pouvoir. Mais peut-on vraiment parler de politique à propos de Jésus? N’est-il pas exclusivement un maître spirituel?

En bon héritier de la tradition juive, Jésus est à la fois un maître spirituel et un maître temporel. Relisez Les Béatitudes: à l’exception de la première et de la dernière (les «pauvres en esprit», c’est-à-dire les découragés, et les persécutés, pour lesquels il est trop tard pour toute consolation en ce monde), toutes les récompenses promises aux disciples de Jésus peuvent au moins s’interpréter de deux manières: à la fois comme un réconfort spirituel et comme une amélioration bien réelle, dès ce monde-ci, de la condition des hommes. Quand Jésus dit que les doux «hériteront la terre», c’est bien de la terre qu’il parle. Comment se fera ce renversement du pouvoir? Le génie de Jésus est d’avoir compris que la domination romaine – si forte qu’elle ne pouvait craindre aucune révolte armée – pourrait pourtant être mise en échec si ses disciples, au lieu de chercher à se révolter, modifiaient leur propre comportement. En créant une société parallèle – une société où les distinctions de classe et de rang de la société romaine laissent la place à l’amour réciproque et à une bienveillance mutuelle entre tous les disciples -, les chrétiens sont parvenus à mettre en échec, plus profondément que toute révolte n’aurait pu le faire, le fonctionnement brutal et inégalitaire de l’Empire.

L’approche biblique de la liberté politique est-elle transposable à notre époque?

Il y a beaucoup de leçons applicables à notre époque – comme d’ailleurs à toutes les époques, car la pratique du pouvoir ne varie pas tant que cela à travers les siècles. Si je devais en retenir une seule, je choisirais l’insistance que met le texte biblique à décrire les hommes de pouvoir dans leurs motivations réelles – avec leurs faiblesses personnelles, leurs cruautés et leurs mesquineries – et non à travers le prisme d’une idéologie ou d’un idéal politique. Lorsque le premier livre de Samuel décrit la prise du pouvoir par David, il ne décrit pas un affrontement de principes ou de concepts. Il s’étend, au contraire, sur le détail de toutes les tactiques politiques, de toutes les trahisons et de tous les mensonges qui ont permis à David d’atteindre son but. De la même manière, le livre d’Esther, qui raconte comment les Juifs de Perse ont échappé au massacre prévu pour eux par le vizir Haman, fait une description limpide des manœuvres que la reine Esther et son oncle Mardochée mettent en place pour sauver leur peuple. Quand on lit ces textes, on comprend le fonctionnement réel du pouvoir. Au contraire, quand on lit les nombreux auteurs qui veulent réduire les luttes politiques à des luttes de principe – réaction contre progrès, aristocratie contre démocratie, nationalisme contre socialisme, que sais-je encore -, on se berce de concepts un peu creux et on ne comprend pas grand-chose.

Dans votre livre, vous parlez du prophète Amos qui reproche aux riches de spolier et de brutaliser les pauvres. La Bible serait-elle de gauche, voire d’extrême gauche?


Bien sûr que non, la Bible n’est pas de gauche. Prétendre le contraire serait évidemment un anachronisme. Si j’utilise ce mot dans le cas particulier du prophète Amos, c’est parce que la rhétorique très particulière de ce prophète a été l’une des inspirations de la gauche occidentale jusqu’à nos jours. Amos ne se contente pas de dire qu’il faut aider les plus faibles: tous les auteurs de la Bible sont d’accord sur ce point. Il est en revanche le seul à croire, ou à faire semblant de croire, que les riches ne sont riches que parce qu’ils ont volé l’argent des pauvres. Amos hait tellement les riches qu’il nie leur humanité et traite leurs femmes de «génisses». Il annonce que les riches finiront par être punis dans un grand mouvement de violence. Toutes ces figures de style – nous le voyons tous les jours – ont eu une longue postérité dans la gauche occidentale. Bien sûr, la plupart des héritiers lointains d’Amos ne l’ont jamais lu et seraient très surpris – peut-être choqués – qu’on leur révèle qu’ils s’inspirent de sources bibliques.
Iriez-vous jusqu’à dire que la Bible est de droite?
Là aussi, il faut se méfier des anachronismes. La Bible a inspiré des mouvements de gauche comme de droite. Plusieurs de ses enseignements – l’égale dignité de tous les hommes, l’obligation de venir en aide aux plus faibles – sont acceptés, aujourd’hui, par les deux écoles de pensée. Et pourtant, ce n’est pas par hasard que la droite est généralement, de nos jours, plus à l’aise avec le texte biblique que ne l’est la gauche. La gauche fait preuve d’une confiance confondante en l’Etat. Elle continue à croire que si on donne suffisamment de pouvoir politique à une élite choisie, on pourra faire disparaître l’hostilité entre les peuples, l’inégalité entre les hommes, les préjugés et l’ignorance. Quand on est animé par une telle foi, on n’aime pas se faire rappeler à la réalité par le texte biblique qui dit avec l’Ecclésiaste que toutes les ambitions du pouvoir ne sont que «vanité et poursuite du vent», ou avec Jésus que «les pauvres seront toujours avec vous». Pour croire aux promesses de la gauche, il faut avoir plus de foi – de foi en l’Etat, bien sûr – que la Bible ne peut en offrir.

Quand le handicap est porteur de génie

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Quand le handicap est porteur de génie…
Si vous ne connaissez pas encore Daniel Tammet, retenez désormais ce nom. Ses exploits, dans le domaine de la mémoire et des calculs mentaux très complexes l’ont fait considérer par les médias comme un homme-ordinateur. Car l’apparition d’un documentaire éponyme établissait  qu’il  manie des prodiges mathématiques. Pour casser cette image uniquement cybernétique, il a écrit ses mémoires, en 2007. «Je suis né un jour bleu». Cette autobiographie a tout de suite été un best-seller, traduit en dix neuf langues. Car cet homme atteint du syndrome d’Asperger* narre son enfance un peu bizarre, mais somme toute heureuse au milieu d’une nombreuse fratrie. Puis ses premiers émois amoureux et, surtout, les expériences effectuées par des chercheurs en neuroscience du monde entier. Lesquelles font dire aux scientifiques qu’il est la pierre de Rosette de l’autisme. Car il Daniel Tammet a la particularité de faire la synthèse de ce qu’il ressent et de pouvoir l’exprimer. De manière non seulement intelligible mais belle sur le plan littéraire.
Dans ce premier livre, Tammet explique qu’il n’est pas obligé d’effectuer mentalement les calculs les plus complexes. Car les solutions lui apparaissent comme autant de paysages qu’il n’a plus qu’à observer. Ce qui est une notion développée en synesthésie.
En tous cas, son premier livre, à bousculé ses habitudes. Il a désormais trouvé sa véritable voie dans le travail d’écriture.
Aussi, en 2009, il dédie son deuxième livre, «Embrasser le Ciel Immense (Editions Les Arènes), à la beauté qui sommeille en chaque esprit». S’appuyant à la fois sur ce qu’il perçoit « de l’intérieur » et sur les expériences scientifiques les plus récentes, il fait un état des lieux des connaissances actuelles sur le cerveau. Remettant en cause nombre d’idées sur le «lt QI» et l’intelligence il préconise des méthodes personnelles pour apprendre plus facilement une langue étrangère ou pour mieux comprendre les mathématiques. Il s’interroge  également sur le futur de l’esprit humain. Il démontre, surtout, qu’il est possible d’établir des passerelles entre les capacités du cerveau d’un savant-autiste et celui d’une personne lambda. Car il est réducteur de toujours les opposer. Cet ouvrage séduit par le fait qu’il est explicite et ne se réfugie pas dans l’abstraction. Car Daniel Tammet a quelque chose d’un petit Prince, qui s’exprime comme s’il décrivait   la Terre depuis une autre planète,  ce qui serait un gage d’objectivité.
Le 17 janvier 2013, il publie son troisième livre L’Éternité dans une heure, une initiation à la poésie des nombres.
Considéré par d’aucuns comme une sorte de Rimbaud, non seulement de la mathématique mais aussi des lettres. En tous cas par de nombreuses personnalités, dont Jacques Chirac, Amélie Nothomb, Jean d’Ormesson, Claude Lanzmann, Bernard Pivot, Sempé, Max Gallo et Bernard Pivot  le tiennent pour  le plus génial de nos contemporains.
En tous cas, ses capacités de calcul et de mémorisation sont à des années lumière d’un citoyen lambda: Il parle une douzaine de langues. Dont l’islandais, qu’il a appris en moins d’une semaine. Il a battu, en 2004, le record d’Europe de récitation des décimales du nombre π (pi) –elles sont vingt deux mille cinq cent quatorze!- de manière ininterrompue, en cinq heures et neuf minutes. Ceci sans commettre une seule erreur!
Ce génie, qui écrit avec autant de talent et de précision qu’il calcule, y ajoute la poésie. Et l’humour. Car c’est sans doute ce qui lui fait regretter que, dans les écoles, on n’enseigne que les premières décimales du nombre de pi. «C’est comme si –dit-il– l’on apprenait seulement trois ou quatre mot de Molière». Or Molière est très important pour ce britannique qui vit à Paris et a choisi de se faire naturaliser français avant d’épouser son compagnon.

*syndrome d’Asperger:

Le syndrome d’Asperger est un trouble du spectre autistique qui se caractérise par des difficultés significatives dans les interactions sociales, associées à des intérêts restreints et des comportements répétés. Le langage et le développement cognitif sont cependant relativement préservés par rapport aux autres troubles du spectre autistique. Bien qu’elles ne soient pas retenues pour le diagnostic, une maladresse physique et une utilisation atypique du langage sont souvent rapportées. Ce syndrome a été nommé après les travaux du pédiatre autrichien Hans Asperger qui décrit en 1943 des enfants chez lesquels on constate un déficit de les techniques d’imagerie cérébrale n’ont pas identifié de phénomène pathologique commun évident.
Lorsque le diagnostic est établi, une prise en charge pluridisciplinaire avec différentes techniques complémentaires est proposée. Cependant, l’efficacité de certaines interventions est difficile à estimer car les données sur le sujet sont encore limitées.
La prise en charge est centrée sur les thérapies comportementales, qui se concentrent sur des déficits spécifiques : capacités de communications faibles, routines obsessionnelles et répétées, maladresse physique . La plupart des enfants s’améliorent quand ils deviennent adultes, mais des difficultés sociales et de communication peuvent persister.
Certains chercheurs comme Simon Baron-Cohen et des personnes atteintes du syndrome d’Asperger ont posé la question de savoir si le syndrome d’Asperger doit être considéré comme une différence plutôt que comme un handicap qu’il faut traiter ou guérir.
Les limitations handicapantes, socialement en particulier, sont associées à une singularité qui se révèle parfois être une compétence exceptionnelle.
Note: En dehors du génie Daniel Tammet que je viens d’évoquer, les amateurs de mathématiques ont intérêt à consulter les site www.chaos-math.org sur lequel Aurélien Alvarez, Etienne Ghys et Jos Leys démontrent que l’apparent chaos du monde obéit à un ordre mathématiquement explicable.


Nicolás Muñoz de la Mata